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Brexit, Trump, Thatcher et… Podemos

La victoire surprise de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine génère un nombre important de réactions, sous formes de tweets ou de statuts sur Facebook. Au-delà des commentaires condescendants sur la prétendue bêtise des électeurs américains qui émanent de personnes qui confondent manifestement capacités cérébrales et dynamiques sociologiques, essayons de tirer un premier bilan, à chaud, de cette élection qui fait suite au scrutin, dont l’issue a également déjoué les pronostics, en faveur du Brexit. Les éléments de réflexion livrés ci-après n’ont pas la prétention d’être porteurs de la vérité absolue, cependant, ils ont au moins le méritent de soulever des questionnements pertinents. Précisons que la sociologie du vote américain ne sera pas analysée en détail étant donné le caractère récent du scrutin.

Lors d’un débat sur la construction européenne diffusé sur France 2 le 9 décembre 2013 à l’occasion de l’émission Mots croisés, le démographe Emmanuel Todd avait manifesté son inquiétude, face aux dynamiques provoquées par la crise économique, en décrivant le monde anglo-saxon comme celui qui, avec la France, avait inventé la démocratie représentative et qui n’avait pas cédé durant les années 30 aux sirènes de l’extrémisme. Il citait alors notamment les Etats-Unis et le Royaume-Uni. A contrario, il décrivait la zone Euro, à l’exception de la France et du Benelux, comme l’aire géographique qui elle avait sombré dans le populisme en rappelant que les innovations politiques du XXème siècle émanant de cette zone était le Franquisme, le Nazisme ou le Fascisme. Il énonçait alors son inquiétude quant à la construction européenne en s’appuyant sur la méthodologie française qu’il décrivait comme étant celle du « temps long ».

La suite de l’histoire ne semble cependant pas lui donner raison. En effet, sur le plan politique, des pays tels que la Grèce ou l’Espagne réagissent à la crise en mettant au premier plan des partis de gauche comme le montrent les succès électoraux de Syriza et Podemos. De même, au Portugal, pays qui a connu la dictature de Salazar, une coalition des gauches a emporté les élections législatives de 2015. L’interrogation porte cependant sur l’Italie et le Mouvement 5 étoiles qui s’est toutefois classé troisième lors des élections législatives de 2013. Certes des pays de l’UE comme la Pologne ou la Hongrie connaissent également une aventure populiste, mais rappelons que ces pays sont situés hors zone Euro. Inversement, au Royaume-Uni, Theresa May semble être décidée à priver d’espace politique le parti UKIP en appliquant un programme de gouvernement empreint de xénophobie comme le montre par exemple son projet de demander aux entreprises britanniques de fournir la liste des travailleurs étrangers. De même, et c’est l’objet qui a motivé le présent article, Donald Trump l’a emporté aux Etats-Unis. En zone Euro, la France, que M. Todd décrivait comme faisant partie du monde atlantique qui n’avait pas porté par les urnes un pouvoir autoritaire, est le pays où l’extrême-droite, par l’intermédiaire du Front national, est la plus proche d’une victoire électorale.

Finalement, la dynamique décrite par E. Todd est inversée. Le monde atlantique réagit à la crise économique par une poussée xénophobe et populiste lorsque une grande partie de la zone Euro parait encore y résister même si les partis d’extrême-droite sont en dynamiques de progression. Est-ce en raison de l’histoire de ces pays qui leur offre une capacité de résistance plus importante à l’extrême-droite ? En outre, la question mérite d’être posée : en dépit de ses nombreuses imperfections, l’instrument monétaire européen n’apparaît-il pas comme un outil de protection ? Rappelons par exemple que l’austérité appliquée par le Royaume-Uni pour surmonter la crise de 2008 ferait passer la politique de F. Hollande pour du keynésianisme débridé.

En second lieu, on constate que la dérégulation économique semble conduire à un épisode populiste selon un schéma que l’on peut ainsi décrire :

Dérégulation économique → victoire de la gauche → déception de l’électorat → vote populiste.

En effet, examinons les deux pays qui ont récemment voté de manière inattendue. Les Etats-Unis ont connu des Présidents appliquant une politique libérale-conservatrice ou libérale-libertaire depuis 1981, à savoir Reagan, Bush Sr, Bill Clinton, Bush Jr. En 2008, en pleine crise des subprimes, le démocrate Barack Obama est élu et mène une politique de promotion du libre-échange qui ne remet pas véritablement en cause la dérégulation des années 80 malgré des mesures importantes telles que l’Obamacare ou le sauvetage du groupe industriel General Motors. Par la suite, Hillary Clinton sort victorieuse des primaires démocrates, se présente en héraut de l’establishment, en héritière d’Obama et présente elle aussi un programme économique qui ne remet pas en cause le libre-échange face à Trump, qui lui plaide pour un programme d’investissement dans les infrastructures et une politique économique plus protectionniste.

Ainsi, face à un programme économique de rupture, l’inscription de Clinton dans la droite ligne de la doctrine Obama d’acceptation du libre-échange n’a pas suffi pour mobiliser son électorat. En effet, avec environ 59 millions de suffrages, Donald Trump effectue un score très légèrement inférieur à ceux de M. McCain en 2008 et de M. Romney en 2012. En revanche, avec 59 millions d’électeurs, Mme Clinton mobilise beaucoup moins qu’Obama en 2008 (69 millions de suffrages avec une population moins importante (!)) et en 2012 (65 millions d’électeurs, on constatait déjà une décrue de 4 millions de voix). De plus, la carte électorale américaine de 2016 montre que les régions de la rust belt ont basculé du côté républicain quand les Etats côtiers, ceux qui sont pleinement insérés dans l’économie mondiale, restent démocrates. Ces chiffres montrent que Mme Clinton n’a pas su parler à ceux qui se perçoivent comme déconnectés du libre-échange. Finalement, il semble que même si sur le plan macroéconomique, les huit années de M. Obama à la maison blanche sont jugées assez positivement, la gauche de gouvernement ne peut s’appuyer sur un bon bilan technique pour mobiliser les perdants de la mondialisation ou du moins ceux qui se vivent comme tels.

De même, le Royaume-Uni a eu pour Premiers ministres Margaret Thatcher, de 1979 à 1990 et John Major (conservateur), de 1990 à 1997. Ensuite, les travaillistes Tony Blair puis Gordon Brown ont tenu les rênes jusqu’en 2010 avant que les Conservateurs ne reprennent le pouvoir par l’entremise de David Cameron. Si l’on ne saurait être caricatural et dénigrer le bilan de Tony Blair, dont les premières années d’exercice du pouvoir ont vu un véritable rééquilibrage économique en faveur des classes moyennes et populaires, les travaillistes n’ont ensuite pas réussi à juguler l’augmentation des inégalités consécutives d’une part à la crise de 2008 et d’autre part au mouvement de fond lié à la dérégulation financière à l’œuvre depuis les années 80. C’est sans doute là que les succès électoraux de l’UKIP puis le vote en faveur du Brexit trouvent leurs sources profondes. Les travaillistes ont fait le constat qu’il était nécessaire de solder l’héritage Blairiste en portant au pouvoir Jeremy Corbyn. Celui-ci parviendra-t-il à réconcilier la gauche et les perdants du libéralisme ? Rien n’est moins sûr tant l’ouvriérisme traditionnel semble lui aussi à la peine pour attirer les laissés pour compte de la globalisation.

Ce schéma politique doit se lire en effet à l’aune de l’accroissement des inégalités que l’on peut observer aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Il faut noter que les 1% plus riches américains ont capté 85% de la hausse des revenus intervenue entre 2009 et 2013. Parallèlement, 43,4 millions d’Américains bénéficiaient du programme d’aide alimentaire en 2016, contre 26,3 millions en 2007.

En troisième lieu, nombre d’observateurs craignent que les votes en faveur du Brexit et de Donald Trump soient un signe avant-coureur de la victoire de Marine le Pen lors de l’élection présidentielle de 2017.

On constate en effet objectivement une déception suite au quinquennat de François Hollande. Toutefois, il convient de signaler que la France a beaucoup moins libéralisé son économie que le Royaume-Uni et les Etats-Unis. En 2014, la France a en effet socialisé 57,2% de son PIB ! En outre, les inégalités en France ont eu tendance à se réduire lors du quinquennat socialiste et le pays fait partie de la zone euro. Il est donc aussi influencé par les logiques politiques à l’œuvre en Espagne, au Portugal ou en Grèce autant que par celles que l’on constate dans le monde anglo-saxon. En outre, examinons le cas de la France à la lumière de deux dynamiques : la dynamique française et la dynamique européenne. A l’échelle nationale, la France se situe à l’étape « déception de l’électorat » du schéma susmentionné, ce qui serait plutôt un facteur favorable à la présidente du Front national. A l’échelle continentale, l’UE est plutôt dans la phase de fin de l’étape « Dérégulation économique », dont le paroxysme atteint les négociations relatives au TAFTA et au CETA, qui devrait favoriser à une victoire de la gauche (et qui peut par ailleurs expliquer les succès de Podemos et Syriza plus largement en zone euro). C’est peut-être ces deux tendances contradictoires qui expliquent que la France ne semble pas encore prête à se jeter dans les bras de Marine le Pen mais plutôt dans ceux du candidat qui sortira vainqueur de la primaire de la droite et du centre. A moins qu’une candidature issue de la gauche ne sache parler aux déconnectés de la mondialisation comme n’avait pas su le faire Mme Clinton.

Mais plus généralement, Podemos, s’il parvient à accéder aux responsabilités, comme Syriza ou la coalition des gauches du Portugal doivent, dans l’exercice du pouvoir ne plus décevoir ceux qui se perçoivent comme victimes du libre-échange. Le défi est de taille tant l’alternative est inquiétante.

 

À propos Mehdi Mahammedi

Membre du Conseil national de Sauvons l'Europe et supporter de l'OM
  • JPD

    Analyse intéressante. Mais l’Allemagne a disparu de la carte?

  • ToYol

    Le mot déception me semble un peu faible. Dégoût ? Rage, peut-être ?
    C’est bien, en tout cas, de commencer à s’apercevoir que les doctrines libre échangistes, dont l’UE est prisonnière, doivent être complètement modifiées.

  • Léger

    Avec deux extrêmes populismes en Russie et aux Etats Unis d’Amérique, un extrême centre en Europe, cela aurait de la gueule , non ? Genre front populaire international ?Avec un revenu universel pour équilibrer des lois travail plus souples ? Deux seuils de misère : un seuil haut au delà duquel le risque est grand de frôler la misère du misérable et un seuil bas au delà duquel le risque est grand de frôler la misère du miséreux. Entre les deux : des classes médianes, sobres et solidaires ?

  • jlcatalan

    Les américains ont élu Falstaff.
    Les britanniques ont voté Brexit et T May développe une politique afférente.
    Podemos est un ramassis de démagogues financé par le Vénézuela de Chavez.

    L’Europe, l’Union Européenne, a une histoire, une culture, une réalité mondiale que la Grande Bretagne eut mais n’a plus, que les USA n’ont jamais eu!

    Vos incantations ne sont pas progressistes, démocratiques ou solidaires: Elles sont l’illustration d’une vieille pensée marxiste au temps de la mondialisation. Vous vous raccrochez à vos certitudes, et vous ne regardez pas les faits.
    En Europe, en Union Européenne, la pauvreté a reculé, le niveau de vie est monté, la protection a augmenté.

    Changez de lunettes Sauvons l’Europe.
    Tout n’est pas parfait, loin de là, mais comparez l’Union Européenne au reste du monde….
    L’idéologie Trump ou May vous défrise?
    Que vaut votre idéologie?
    Le choix n’est heureusement pas binaire, vos idées poussiéreuses valent celles de Trump.

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