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Chypre ou la faillite de l’Europe financière


A Chypre, le chômage a fortement progressé, suite au dégonflement de la bulle immobilière. Les ménages restent endettés, et ne pourront donc pas consommer. La forte exposition à la dette souveraine grecque fragilise le système bancaire chypriote. Plus généralement, c’est l’ensemble du système financier qui est en danger.

Suite aux politiques d’austérités, les salaires ont diminué d’au moins 6% dans la fonction publique. Chypre est donc dans une situation économique très défavorable.

On peut atténuer ce constat déflationniste avec une analyse sur longue période : en dix ans, le revenu moyen a doublé.

L’afflux de capitaux permis par le statut de paradis fiscal est l’une des raisons majeures de cette progression, mais également de cette grande fragilité. L’impôt sur les sociétés y est ainsi de 10%.

Cette faiblesse s’est confirmée. L’économie financière chypriote explose avec des besoins compris entre 12 et 17 Mds€, soit plus de 60% du PIB chypriote. Afin d’éviter les conséquences systémiques, la troïka a négocié un accord pour recapitaliser les banques.

On se souvient qu’en Espagne et Portugal, la troïka a exigé, et obtenu, des mesures de libéralisation du marché du travail, conduisant de fait à des diminutions de salaire.

A Chypre, le choix est différent. On fait porter les efforts sur les épargnants, avec une taxation sur les dépôts supérieurs à 6%.

Ce choix est en cohérence avec une mesure phare du New Deal : l’executive order 6102 visant à interdire la détention d’or.

Une telle mesure a eu pour conséquence de réduire la valeur des dépôts en or des épargnants.

Dans un pays en situation de déflation, l’intérêt à investir devient nul, puisqu’il suffit de garder son or ou son épargne pour qu’il prenne de la valeur, les prix diminuant. La machine économique ne peut alors repartir.

A contrario, en diminuant d’autorité, la valeur de l’épargne, alors l’épargne ne devient plus une valeur refuge. On organise ainsi une déflation mécanique, très rapide sur une période très courte. Les prix peuvent ensuite repartir à la hausse. L’investissement redevient intéressant, car le taux d’intérêt réel est alors réduit. La machine économique peut repartir.

 

Le choix chypriote est un bon choix macroéconomique. On peut s’étonner de ne taxer que les dépôts liquides. Néanmoins, les prix des actions ou de l’immeuble ont commencé à diminuer. Les patrimoines élevés sont déjà pénalisés.

Il s’agit également d’un bon choix en termes d’aléa moral auprès des épargnants : investir dans des pays dont le système financier n’est pas régulé est à vos risques et périls.

Il ne s’agit pas d’un scandale démocratique : Chypre va bénéficier d’un plan d’aide équivalent à 50% de son PIB. Les créanciers sont en droit d’y mettre des conditions. De plus, il est toujours nécessaire de comparer un plan avec ce qui se serait produit sans ce plan. L’absence de ce plan de soutien aurait conduit à un effondrement du système bancaire. La baisse de la valeur des dépôts des épargnants aurait été bien supérieure à 10%. Cependant, la décision de bloquer les avoirs monétaires, tant que le plan n’est pas voté, s’apparente à un chantage de la BCE contre un état démocratique.

 

Mais il s’agit d’un scandale politique à deux niveaux. En premier lieu, les responsabilités de l’Europe sont clairement engagées. Pourquoi l’Europe s’attelle à la situation chypriote si tardivement ? Comment l’Europe a-t-elle pu laisser les banques chypriotes spéculer massivement dans la dette grecque ? Chypre a intégré la zone Euro, alors qu’une grande partie des risques structurels pouvaient être anticipés. En second lieu, la négociation n’intègre pas le parlement européen. La troika et les chefs d’état n’ont rien appris du vote négatif du parlement européen contre le projet de budget ?

Ensuite, le scandale politique est social. L’accord est très peu exigeant sur les taux d’imposition. Chypre peut donc continuer à rester un paradis fiscal. L’exigence sur le taux d’impôt sur les sociétés est de le passer de 10% à 12,5%. La taxe est certes supérieure pour les dépôts au delà de 100 000€, néanmoins le taux de près de 7% s’applique y compris au dépôt réduit de moins de 10 000€. De même, même si le prix des actifs a déjà commencé à se réduire, un impôt sur la fortune aurait du être mis en place pour faire contribuer l’ensemble des catégories d’épargne. Ce scandale social a conduit à un report du vote du plan de sauvegarde par le parlement chypriote.

A plus large échelle, cette mesure interroge fondamentalement la liberté des capitaux et les divergences de politique salariale.

Il est évident que certains épargnants les plus riches ont pu anticiper la crise et mettre leur épargne à l’abri, sous format de titres publics allemands par exemple. Or l’épargnant lambda ne peut bénéficier de telles opportunités. La liberté des capitaux devient donc un outil de protection pour les plus riches, au lieu d’être un outil au service de l’investissement dans l’économie réelle. Chypre a fait le choix politique et financier d’avoir des taux d’imposition très réduit pour attirer des capitaux. L’Europe a fait le politique de laisser faire à l’aune de la sacro-sainte liberté des capitaux. Une autre solution pour maintenir la liberté des capitaux serait d’unifier les règles relatives à la finance. C’est en cours pour la supervision bancaire, mais en partie insuffisant. Mais l’harmonisation nécessaire concerne également la fiscalité. La liberté des capitaux n’est justifiable que si l’Europe met en place une taxation minimale de l’épargne et assure une certaine harmonisation.

La remise en cause de la liberté des capitaux a, de facto, déjà commencé avec le blocus monétaire contre Chypre. La question de la légalité de ce blocus se pose clairement, par rapport aux traités de Lisbonne.

Le déficit commercial à Chypre est historiquement très élevé. Il ne pourra être résolu que de trois manières : réduire les salaires à Chypre, retour à une monnaie commune ou hausse des salaires dans les pays en excédent commercial. Il faut s’atteler à ces divergences, y compris sur la politique salariale allemande. Le comportement de passager clandestin de certains pays hors zone euro qui joue sur le tableau d’une devise faible face à l’euro et sur une politique de dumping fiscal et social est également à traiter.

On peut enfin se poser une question sur la démocratie dans les civilisations européennes. 3 millions de personnes dans les rues pour s’opposer à une réforme des retraites ne modifient qu’à la marge un projet. Mais, le pouvoir des épargnants semble plus large : la réforme est déjà reportée ! Simple péripétie le temps de faire passer la réforme ou vraie blocage ? Sommes-nous revenus à un suffrage censitaire où le vrai pouvoir dépend de son compte en banque ?

Benoit Bloissere

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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