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Et la démocratie ?

Donc, la BCE a parlé et défini son plan d’action, avec la voix de Mario Draghi. Comme nous l’indique Paul Goldschmidt, la démarche est très habile et va au maximum de ce que permet l’équilibre politique. Elle n’en est pas moins très inquiétante et incomplète, du fait même de cet équilibre politique à deux pieds bots.

Quels sont les points positifs? La BCE a confirmé qu’elle achèterait « sans limite » la dette des pays qui le nécessitent sur le marché de la revente. Pas directement aux Etats concernés, donc les apparences sont sauves, mais les marchés achètent de la dette publique lors de son émission savent désormais que le risque est limité : ils peuvent toujours le revendre à la BCE, d’où le surnom déjà donné par la presse britannique au plan: « c’est pour moi ! » (« On My Tab », pour OMT « Outright Monetary Transactions »). Elle a également confirmé qu’elle achèterait sans statut particulier, c’est à dire sans demander aux Etats nécessiteux de contreparties ou de priorité de remboursement dont on parle beaucoup en Allemagne. Si l’on s’arrêtait là, on tiendrait sans doute la solution, ou presque (avec des effets pervers, mais moins graves que la situation actuelle).

Mais on ne s’arrête pas là. La seconde moitié du plan vise à apaiser notamment les « durs » de l’opposition allemande, qui pourtant ne s’en sont pourtant pas contenté : le président de la BundesBank, Jens Weidmann (seul vote contre), s’est publiquement désolidarisé du plan en déclarant qu’il revenait à financer les Etats par la presse à monnaie. Le coup est tellement violent qu’à Madrid, Angela Merkel a été obligée de rappeler que la BCE est indépendante.

Premièrement, c’est un soutien à moyen terme : seuls sont financées les obligations de 3 ans, afin, on le suppose, de pouvoir se désengager relativement vite. Autant dire que ce seront les seules émises par les Etats en difficulté, au lieu de financements à 10 ans dont ils ont besoin.

Ensuite, une peur de l’inflation conduit à stériliser l’intervention, c’est à dire à ne pas créer d’argent : pour acheter des titres, la BCE vendra autre chose. Ceci risque d’être très inconfortable pour son bilan en cas d’intervention un peu massive. Les marchés testeront-ils cette limite ? Il y’a là certainement une faiblesse du plan. Rappelons tout de même que le débat théorique sur le risque d’inflation date de quatre ans, et qu’il a été nettement tranché dans la pratique par les banques centrales anglaises et américaines : dans les conditions actuelles, l’intervention massive de la banque centrale ne crée pas d’inflation, et la stérilisation n’a donc strictement aucun intérêt ni aucune justification. En fait, on a quelque peine à comprendre comment ce fossile intellectuel – dangereux qui plus est – n’a pas été balayé du débat depuis 2008.

Enfin et surtout, il y’aura des conditionnalités. Qu’est-ce à dire ? Que seuls seront aidés par la BCE les Etats ayant demandé l’entrée dans le système d’assistance européenne (FESF / MES) et en respectant les conditions ; parlons d’instructions, ce sera plus clair. Le but de cet élément du plan est d’empêcher un pays de profiter du système pour ne pas redresser la barre et refiler ses dettes à la BCE, horreur absolue côté allemand.

Disons le tout net: nous le considérons nous-même également comme une horreur absolue. D’abord c’est stupide. Mettons un instant de côté le cas grec (nous y reviendrons) car on ne peut pas modeler tout le système financier européen sur la seule Grèce. Rappelons simplement ce fait que tous les Etats susceptibles de faire appel à la BCE (Portugal, Irlande, Espagne, Italie) étaient les années précédent la crise en excédent budgétaire ou très proches de l’équilibre, avec une dette très faible ou en baisse. Ce n’est en particulier pas le cas de l’Allemagne, qui a allègrement violé le Traité de Maastricht. Ces Etats ont été précipités par une crise de leur système bancaire, donc de la dette privée, qu’ils ont dû assumer. En passant, une telle conditionnalité n’a pas été imposée aux banques responsables de la crise pour l’aide de la BCE… Parler de responsabilité des gouvernements est donc indécent, surtout venant d’Allemagne. Rappelons également que le niveau des intérêts demandé sur leurs dettes est largement le fait d’une action spéculative qui s’est concentrée sur ces segments du marché, ce qui peut se mesurer.

Ensuite, c’est une suppression de fait de la démocratie et une mise sous administration européenne. Lorsque les banques ont fait faillite en Irlande, les responsables Irlandais racontent que la BCE les a obligé à rentrer dans le mécanisme du FESF sous peine de couper son financement aux banques. La pression politique est désormais très forte sur le Gouvernement espagnol, alors même que celui-ci s’est déjà lancé dans une politique d’austérité dont les résultats ont été d’aggraver le déficit en « tuant » l’économie espagnole.

Il ne s’agit pas seulement d’une question de principe : chacun connait notre volonté de voir émerger une démocratie européenne et renverser la dérive actuelle des institutions. En l’occurrence, il s’agit d’une nécessité d’efficacité. Le marché implicite , dans toutes les discussions relatives aux règles d’or et autres comités de sages, est un échange de la démocratie et des dirigeants indisciplinés contre des technocrates honnête, compétents et soucieux de l’intérêt général. Or la technocratie est en faillite en Europe – et en Allemagne, souvenons-nous du caractère indépendant des « durs » qui sont à la Cour constitutionnelle et à la Bundesbank.

Amartya Sen nous enseigne que seul un régime démocratique, par la responsabilité qu’il impose, permet d’éviter les famines. Les dictatures laissent mourir les gens car cela ne remet pas en cause leur pouvoir. C’est ce qui est en train de se passer en Europe : l’Espagne est redevenue une terre d’émigration. Certes le système était instable, mais plus encore que la folle croissance du crédit privé aux Etats-Unis ? Comment expliquer la destruction du tissu économique espagnol au delà du niveau américain, si ce n’est par l’imposition d’une politique d’austérité drastique ? Qui est pour l’instant un échec en termes budgétaires, mais dont l’aggravation est dans les tubes.

Revenons à la Grèce. C’est le cas typique des élus qui ont failli, et même pas contre le peuple, mais bien à sa demande. Quel est le bilan du contre-système européen ? Ne nous attardons pas trop sur le résultat social, le tableau est connu de tous, parlons bien de la gouvernance. Des rapports préliminaires de la Troïka ont fuité, reconnaissant que la Grèce ne pourrait pas rembourser sa dette car la politique d’austérité avait mis le pays en chute libre. Qu’attend-on d’un fonctionnaire indépendant, libre de décider ce qu’il veut et guidé par l’intérêt général dans un tel cas ? D’évaluer quelle politique alternative est disponible, laquelle est réaliste et souhaitable et de l’appliquer. Que s’est-il passé ? La version officielle du rapport a dit que tout allait bien, et on est repartis pour un tour. La nécessité de sauvegarder le système européen a primé sur la vie (au sens strict) des grecs. Par système européen, bien entendu, on entend les institutions européennes et leurs représentants. Pas l’économie européenne ni ses citoyens : l’absurdité de la situation grecque a bien été jugée par les marchés, qui ont immédiatement cessé d’accorder leur confiance au Portugal, à l’Espagne et à l’Italie. Ce que les marchés ont prononcé, ce n’est pas la mauvaise santé de ces économies, qui faisait consensus, mais la banqueroute de la technocratie européenne à laquelle ils avaient jusqu’alors accordé crédit.

Encore une fois, la diplomatie européenne n’aboutissant pas à des compromis réalistes et la technocratie institutionnelle ayant sombré, nous demandons la démocratie en Europe. Nous voulons que les dirigeants européens soient élus par les citoyens, pour qu’ils tiennent compte de leur existence.

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
  • MOUSSY

    Professionnellement j’ai été attiré par cet article mais il me faudra sans doute en faire plusieurs lectures car on passe de la politique de la BCE, à la situation de la Grèce, au souhait bien légitime d’une plus grande démocratie en Europe.
    Et puis sauf mauvaise interprétation de ma part je trouve le papier assez péremptoire : « disons tout net etc »
    Bref à à suivre.
    JPM

  • Yannis Chryssoverghis

    Excellent article. Je ne suis pas économiste, mais, en tant que citoyen grec je peux vous féliciter de la lecture que vous avez faite de la faillite grècque.
    En fait, la Grèce est en train de Weimarisation galopante. Le parti neo-nazi Aube Dorrée, était crédité de 0,6% il y a trois ans. Il a eu 7,3% aux élections du juin dernier est il est crédité de 12% aujourd’hui, troisème force politique, loin devant de PASOK, le parti socialiste qui a dominé la scène politique grècaue de 30 derniers ans.
    De plus les gangs de l’Aube Dorrée organisent de ratonades d’immigrés regulièrement – ils ont déjà tué deux personnes en deux mois et ils ont sérieusemente blessé plus de 200 – et leurs députés sont aplaudis par les Policiers manifestant contre la réduction de leurs salaires.

  • Christoph

    Malheureusement l’article ne décrit pas tout. Il est vrai que le gouvernement allemand a été formellement le premier à violer le contrat, mais la Grèce a déjà depuis leur demande d’entrer dans l’EURO livré que des statistiques fausses, une des causes du problème!
    Malheureusement le Royaume unie est entré dans la « Communauté européenne », de Gaulle avait raison, c’était une grande faute, puisqu’elle ne voulait qu’un marché libre (et libéralisé) et rien de plus!
    En Allemagne ce n’est pas seulement une claire opposition contre ce que la ECE vient de décider. L’opposition est dans les partie du gouvernement Merkel, dans l’opposition (SPD Verts) beaucoup moins, mais il y reste aussi ce que la Court de constitution [Bundesverfassungsgericht] va décider! Une plainte est déjà déposer…
    Ce qui me manque le plus sont des politiciens européens, dans les gouvernements nationaux, mais aussi dans la commission. Il me manque des idées et initiatives de approfondir l’Europe et d’aller en avant avec vers une fédération européenne! – ce qui semble impossible avec les membres actuels de l’UE!

    • Yannis Chryssoverghis

      Cher ami,
      La falsification des données par les gouvernements grecs n’était inconnue à personne.
      Et pour cause. La Grèce avait posé comme condition préalable à son accord pour l’élargissemente de l’UE de 15 à 27 états-membres son admission à la zone Euro ainsi que l’admission de la République de Chypre à l’UE.
      Conditions acceptées par le reste de l’UE. Cependant l’économie de la Grèce n’était pas en mésure de participer à la zone euro, surtout en matière de dette, mais pas seulement.
      D’ores et déjà une falsification de données sur la dette de la part de la Grèce était indispensable, et tous le savaient, si l’on ne voulait pas changer les régles.
      Acela vient de s’ajouter la falsification des données sur le déficit fait délibérement par le gouvernment conservateur de Costas Caramanlis. Cette fois la Commission Européenne a négligé, étrangement, d’avertir le gouvernment grec, même si, dès le mois de mais 2008 c’était le ministre de Finances grec
      Yorgos Alogoscoufis, en personne, qui l’avait annoncé en sortant d’une réunion avec le Premier Ministre.
      Tout cela ne remet pas en cause la responsabilité collective du peuple grec qui, en 2004, avait massivzement voté à faveur du Parti de M. Caramanlis, qui prometait d’abolir les concours pour l’embauche de fonctionnaires et le service de persécution de l’évasion fiscale et aui a été réelu en 2007, malgré le bilain catastrophique de son gouvernement, justement parce qu’il avait tenu ces deux promesses.

      • vous avez raison de parler de LA FALSIFICATION des CHIFFRES par le neveu
        CARAMANLIS(nea-democratia!)ce qui a amené
        le petit-fils PAPANDREOU après des élections anticipées mais les vrais responsables sont à chercher du côté de la
        BANQUE AMERICAINE GOLDMAN SACHS….

  • L’article est intéressant, mais, à mon goût, il fait trop porter la responsabilité de ce qui arrive aux institutions européennes. Les premiers coupables sont bien les Etats et leur gouvernement. ce ne sont pas les institutions qui gèrent chacun des pays membres ! qu’elles aient manqué d’audace pour faire front aux inconséquences des Etats, je l’accepte bien volontier. Mais il faut faire la juste part dans les responsabilités de chacun et la Commission, comme le Parlement ne sont pas les plus à décrier.

    Tant que nous serons dans un système où l’intergouvernemental prendra le pas sur un système fédéral, nous ne sortirons pas de la crise : il faut supprimer le Conseil européen !

    Alain REGUILLON
    militant fédéraliste à lyon

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