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Europe : la Méditerranée comme horizon

Le pourtour méditerranéen a toujours été un espace civilisationnel fécond où les peuples se sont souvent affrontés, mais ont également dialogué, innové et échangé.

La Méditerranée a ainsi été le théâtre de l’apogée de plusieurs civilisations ayant contribué à forger notre patrimoine culturel commun : l’Egypte antique et ses joyaux architecturaux, la philosophie Grecque, l’influence du droit Romain sur nos systèmes judiciaires et l’algèbre des Arabes sont des exemples parmi tant d’autres de cet héritage méditerranéen. Ce patrimoine commun est une richesse que nous pouvons convertir en stabilité géopolitique et en croissance économique.

L’Union Européenne qui cherche un second souffle et les pays du sud de la Méditerranée, dont les populations aspirent à plus de démocratie, doivent pouvoir coopérer pour réussir ensemble au sein d’une économie mondialisée.

Dans un ouvrage publié en 1929 1, Herman Sörgel, un architecte Allemand, proposait de construire un immense barrage au niveau du détroit de Gibraltar, ce qui aurait permis de fermer la mer Méditerranée et de gagner jusqu’à 660 000 km² de territoire repartis entre les pays du pourtour méditerranéen tout en irriguant le Sahara. L’idée était ainsi de créer une vaste puissance économique, l’Atlantropa. Ce projet utopique restera bien entendu lettre morte.

La première véritable ébauche d’une coopération entre les pays méditerranéens a été esquissée en 1995 avec la création du processus de Barcelone. Réunissant les pays de l’UE, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, l’Autorité palestinienne, Israël, la Jordanie, le Liban, la Syrie et la Turquie, ce processus prévoyait d’instaurer progressivement une coopération en matière de sécurité, de dialogue interculturel et de développement économique, grâce notamment à l’instauration progressive d’une zone de libre-échange.

Cependant, en dépit des déclarations d’intention et des pétitions de principe, le processus de Barcelone a fait long feu. Les tensions et les contradictions qui existent au sein de l’espace méditerranéen ont été trop prégnantes pour faire prévaloir des logiques d’union. Nicolas Sarkozy avait bien tenté de relancer le concept de l’union intra-méditerranéenne par la création de l’Union pour la Méditerranée (UPM), réunissant 43 membres, et reprenant peu ou prou les objectifs issus de la déclaration de Barcelone. Le but était d’associer les Etats du pourtour de la Méditerranée autour de projets portant principalement sur l’environnement – notamment la gestion des ressources hydriques – sur le développement économique, les échanges culturels et la sécurité.

Une fois de plus, cette initiative n’a pas eu les suites escomptées. La principale raison de ces échecs réside dans la nature des associations mises en place. S’il est souhaitable d’unir les pays de la Méditerranée, il est nécessaire de prendre le temps d’installer les conditions de cette union sans faire preuve d’angélisme. La Méditerranée est un espace contradictoire : les pays du sud et de l’est de la Méditerranée (PSEM) ont des niveaux de vie largement inférieurs à ceux du nord 2, les populations des PSEM sont plus jeunes que celles du nord et enfin cet espace est une véritable mosaïque de cultures, de langues et de religions. Et surtout, des conflits séculaires persistent. A titre d’exemple, la question du Sahara-Occidental empoisonne les relations algéro-marocaines 3 et le conflit israélo-palestinien est un facteur d’instabilité majeure dans la région. C’est pourquoi, l’association et la mise en place de grands projets réunissant tous les pays méditerranéens ne peuvent être à l’ordre du jour. Il suffit de constater le temps qu’il a fallu aux pays européens pacifiés pour aboutir à l’Union Européenne que nous connaissons. Et la situation ukrainienne montre que l’équilibre trouvé reste fragile.

Pour autant, cette idée d’association des Etats méditerranéens ne doit pas être abandonnée. L’Union Européenne connaît actuellement un ralentissement économique et cherche de nouveaux relais de croissance. Inversement, les pays du sud de la Méditerranée présentent de forts potentiels d’investissement encore sous-exploités, par exemple en termes d’économie numérique, de recyclage ou de développement d’énergie solaire 4. En outre, dans Méditerranée – Défis et enjeux 5, Paul Balta rappelle : « la population du Nord continuera de vieillir, avec un taux de fécondité incapable d’assurer la relève des générations, à l’inverse, au Sud, elle restera massivement jeune ». Ainsi, l’Europe devra s’ouvrir et se préparer à accueillir dans des conditions sociales et économiques pérennes des jeunes formés et qualifiés en provenance notamment des PSEM. Enfin, n’oublions pas que seul le développement économique permettra de régler la question des migrations subies et de l’instabilité géopolitique qui se nourrit de la misère des uns et menacent la prospérité des autres.

Ainsi, les pays du sud et du nord de la Méditerranée doivent mettre en place des mécanismes de cocroissance. L’idée est de dépasser le concept aujourd’hui connoté de codéveloppement dont l’expression comporte une part de condescendance à l’égard des pays du sud. La cocroissance doit permettre d’associer, sur un pied d’égalité, les savoir-faire industriels, politiques et commerciaux des uns et des autres pour générer de la croissance économique des deux côtés de la Méditerranée à travers notamment des projets de gestion des ressources hydriques, de production d’énergie verte et de recyclage.

Il est malgré tout nécessaire d’être plus modeste quant à la nature des associations intra-méditerranéennes. Dans un premier temps du moins. Le rapport du député et Président de la région PACA Michel Vauzelle 6 établit à ce titre un diagnostic pertinent : « il n’y a pas de politique méditerranéenne qui puisse être consentie dans le même temps par tous les Etats de la Méditerranée ». Le tort de M. Sarkozy a été de tenter de réunir d’emblée, l’ensemble des Etats bordant la Méditerranée pour mettre en place des politiques coopératives trop ambitieuses. A contrario le Président Hollande a souhaité mettre en place une politique de « Méditerranée des projets » en associant, non pas l’ensemble des gouvernements mais plutôt des acteurs institutionnels (les collectivités locales notamment), culturels et économiques des deux rives afin d’obtenir des réalisations concrètes à même de donner progressivement corps à l’union des pays méditerranéens. L’alliance franco-tunisienne pour le numérique signée le 5 juillet 2013 est un bon exemple de la « Méditerranée des projets ». Il s’agit très concrètement d’associer des entreprises françaises et tunisiennes du numérique pour répondre à des appels d’offres dans le bassin méditerranéen. Cette approche est certes moins médiatique que celle des grands sommets de l’UPM mais beaucoup plus pragmatique et efficace.

De telles réalisations sont positives, mais risquent de rester peu connues du grand public. Or, l’association entre l’UE et le sud de la Méditerranée est autant un projet économique qu’un projet politique qui devra rencontrer l’approbation des peuples pour perdurer.

C’est pourquoi, il est souhaitable d’aller plus loin en réunissant, sur la base du volontariat, des acteurs originaires de pays bordant la Méditerranée autour de projets tournés vers les peuples, notamment :

La création d’un média de masse commun, suivant le modèle d’Euronews ou d’Arte. Un tel média devrait être gratuitement accessible, ne pas faire que de l’information mais également du divertissement. Il permettrait ainsi de favoriser les rapprochements culturels pour faire comprendre à chacun le point de vue d’autrui.

Le développement significatif des échanges universitaires dans les deux sens afin de favoriser l’échange des savoirs, de poser les prémices d’une coopération économique future et de prévenir les préjugés.

Des associations économiques concrètes sur le modèle de l’UE. La question énergétique et l’instauration de la CECA avaient permis d’initier l’UE. Suivant ce chemin, les créations d’une Communauté économique des ressources hydriques et d’une communauté économique des énergies renouvelables doivent être initiées. Ces communautés ne devront réunir dans un premier temps que quelques pays stabilisés tels que ceux de l’UE et des pays comme la Tunisie ou la Turquie afin d’être efficaces. Par la suite, les pays qui le souhaiteront pourront sous conditions rejoindre ces communautés économiques.

Siège d’instabilités prégnantes mais dotée d’atouts indéniables, la Méditerranée est un espace dont le potentiel doit lui permettre à l’avenir de peser au sein d’une économie mondialisée. Pour y parvenir, la solution la plus efficace n’est pas l’instauration ex-nihilo d’une improbable UPM réunissant tous les Etats méditerranéens, mais plutôt l’union progressive sur la base d’intérêts bien compris et de projets bien choisis. L’histoire nous y invite.

 
potton

Grégoire Potton – @GregoirePotton

Mehdi Mahammedi

Mehdi Mahammedi – @Mehdi_Mahammedi

 

Article initialement publié dans Le Plus du Nouvel Obs le 27 septembre 2014

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1 Herman Sörgel, Mittelmeer-Senkung Sahara-Bewässerung (Panropa projekt), « Lowering the Mediterranean, Irrigating the Sahara » (Panropa Project), 1929

2 Les PSEM représentent en effet moins de 3% du PIB mondial contre près de 30% pour l’Union européenne, cf. Mihoub Mezouaghi, L’impératif de reconnexion économique de la Méditerranée à l’Europe, Confluences Méditerranée n° 74, 2010

3 Luis Martinez, Frontières et nationalisme autour du Sahara Occidental, CERISCOPE Frontières, 2011,

4 Abdenour Keramal et al., Énergies renouvelables en Méditerranée un pari à gagner, IPEMED études et analyses N°8, 2010

5 Paul Balta, Méditerranée – Défis et enjeux, L’harmattan,2010

6 Michel Vauzelle, Avec la jeunesse méditerranéenne, maitriser et construire notre communauté de destin, 2013

 

 

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
  • Errol

    Quel est l’intérêt de parler de ce vieux projet farfelu et complètement hors du temps en début d’article ? Cela jette le discrédit sur le reste de l’article alors que le fond est intéressant et pertinent…

  • Drai

    Il y a toujours eu deux rives , sinon trois en Méditerranée.
    L’occidentale, le Byzantine et l’orientalo- musulmane. Et les temps ne sont pas aux changements, malgré les flux et les échanges souvent inégaux et délicats.

  • Bruno Crépin

    Ou : « Comment l’élaboration d’un horizon méditerranéen peut nous éclairer sur les errances actuelles du projet européen. »

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