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La social-démocratie, naufragée de la dette ?

 

Derrière son aspect technique et financier, l’actuelle crise grecque nous révèle une réalité politique préoccupante. Les fondements de la social-démocratie, qui sont aussi ceux du contrat social moderne, sont gravement atteints par une situation qui s’inscrit en rupture avec l’idée d’Etat-providence. La situation économique d’endettement de nombreux pays européens rejoint l’ébranlement théorique silencieux et lent constitué par la crise du keynésianisme à partir des années 1980. La dette publique risque d’être un enjeu majeur du débat, et la social-démocratie aura à livrer sur cette question un véritable combat culturel.

Les tenants du conservatisme financier ont une longueur d’avance tant la dette se présente comme un mode de justification idéal pour entériner le triomphe d’une conception a minima de l’action publique. On entend déjà se mettre en place l’argumentaire de l’impuissance expliquant que toute orientation politique s’éloignant d’une certaine orthodoxie serait sanctionnée par les agences de notation.

La social-démocratie européenne peut encore construire une approche originale de la question qui diffère de celle du libéralisme néoclassique. Il faut tout d’abord rappeler que la dette doit être réduite non parce qu’elle résulte d’une action publique dispendieuse et irresponsable, mais précisément parce qu’elle rend impossible cette action publique en limitant, par le poids des intérêts, les modalités d’action des Etats et donc les possibilités de choix collectif des sociétés.

Il faut ensuite rappeler, malgré le contexte, que la dette est un mode de financement classique de l’Etat avec la création monétaire, qui comporte des aspects positifs comme celui de prodiguer aux entreprises des bons de trésorerie ou de financer l’investissement public.

De plus, s’il est une leçon à tirer de la crise grecque, c’est celle du résultat d’une déperdition dramatique du civisme fiscal qui appelle une véritable critique de l’individualisme et une réhabilitation des solidarités. La dette est d’ailleurs plus sûrement la résultante d’une approche dogmatique qui a vu nombre de pays mener un « keynésianisme du pauvre » en creusant volontairement les déficits par une réduction des recettes fiscales non compensée.

 

L’IMPORTANCE ANXIOGÈNE DE LA DETTE DANS L’IMAGINAIRE COLLECTIF

 

Enfin, il faut également se défier de la tendance préoccupante à vouloir constitutionnaliser ou intégrer la question budgétaire dans un mécanisme de veto supranational. Non qu’il faille doter les budgets nationaux d’une discipline nécessaire quant aux dépenses de fonctionnement et contractualiser ces engagements avec les Etats membres. Mais à l’heure où la social-démocratie devrait porter en Europe l’idée des eurobonds et de la mutualisation européenne de la dette comme modèle d’une Europe solidaire, peut-on raisonnablement mettre en place des mécanismes qui visent à rendre de telles politiques impossibles à l’échelon inférieur qu’est l’Etat ?

De plus, il apparaît que de tels dispositifs renforceraient ce que j’appelle « l’indignation post-démocratique », le sentiment ressenti par les peuples que « l’histoire nous échappe » et que les sociétés ne peuvent plus influer sur le cours des choses, prises dans le flux d’une nécessité historique et économique écrasante dans laquelle les mécanismes démocratiques ne sont plus que formels, ayant décrété et gravé dans le marbre leur propre limitation d’action.

Il est vital pour la démocratie, nous enseignait le philosophe Cornelius Castoriadis, que les sociétés puissent s’auto-instituer par des actes et des symboles.

L’importance anxiogène qu’est en train de prendre la dette dans l’imaginaire collectif marque un tournant, car elle peut entraîner un scepticisme généralisé, voire une défiance envers la social-démocratie dont le rôle historique serait alors dépassé. L’autre grand risque dont on perçoit les prémices est de voir les peuples tenter de regagner leur capacité à s’auto-instituer contre les mécanismes de la démocratie représentative en choisissant de retrouver l’expression d’une souveraineté par l’intermédiaire des fausses solutions de la passion nationaliste.

Face à la menace d’un renoncement des gouvernants à exercer la fonction politique, la responsabilité de la social-démocratie européenne n’est donc pas seulement de faire « moins pire ». Elle est de proposer une politique fondée sur la confiance en la capacité des sociétés à « s’auto-instituer » et à réhabiliter le sentiment que des choix démocratiques demeurent possibles et différenciés. Permettre aux citoyens européens de créer des normes de droit, de proposer sur le modèle des conventions collectives en matière sociale des textes de loi, permettre à des citoyens de gérer des actions d’intérêt local au plus près, créer des représentants de l’Union européenne dans des régions, des médiateurs nationaux, autant de pistes à explorer dans le nécessaire rétablissement entre le citoyen et l’Europe qui passe aussi par des dispositions d’ordre symbolique.

 

Frédéric Ménager, secrétaire général du think thank européen EuroCité

Article publié dans Le Monde, édition du 2 août 2011

 

 

 

 

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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