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L’Aquarius et le naufrage de l’Europe

La consonance du nom est troublante ; l’Aquarius, le bateau refuge de SOS Méditerranée, est-il un nouvel Exodus ? La politique d’accueil de l’Europe sera-t-elle modifée par le dramatique périple qui vient d’être imposé aux rescapés. On peut en douter et même craindre le pire.

Nos lecteurs et lectrices (Ndlr: de Témoignage Chrétien) s’en souviennent peut-être, nous avions publié en septembre 2016 un reportage photo sur le travail des humanitaires de l’Aquarius et nous avions collecté les paroles de migrants qui racontaient leur longue et terrible odyssée – et en particulier les conditions effroyables de leur passage par la Libye – jusqu’à leur embarquement sur des barcasses de fortune et leur sauvetage. Deux ans plus tard, l’Aquarius continue sa quête. Dans la soirée et la nuit du 9 au 10 juin, le navire fait monter à son bord 630 personnes issues de plusieurs sauvetages. Il n’attend plus que la confirmation de son port de débarquement, sans doute en Sicile.

C’est oublier le nouveau ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, qui compte bien avec l’Aquarius faire montre de son volontarisme et démontrer l’impasse de la politique migratoire européenne. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a réussi.

Il a fallu sept jours pour que le navire puisse accoster; à Valence, en Espagne. Pendant ce temps, l’Italie a accueilli des migrants récupérés par ses propres garde-côtes. Preuve qu’avec l’Aquarius elle tenait surtout à faire un exemple. La très catholique île de Malte a refusé l’accueil, comptant pour rien les appels du pape François. La France n’a pas offert d’ouvrir un port alors que le bateau, dérouté par la tempête, est passé à quelques milles de la Corse. En Allemagne, le ministre de l’Intérieur, président de la CSU, l’Union chrétienne-sociale en Bavière, impose un ultimatum à son alliée de la CDU, la chancelière Angela Merkel, afn qu’elle durcisse de façon décisive sa politique migratoire, au risque de faire exploser la grande coalition obtenue à grand-peine. Le même ministre acquiesce à la proposition du jeune chancelier autrichien, d’une droite extrême, de réunir Vienne, Berlin et Rome dans un «axe» – aïe, le mot ne sent pas bon – «des volontaires de la lutte contre l’immigration illégale». Quand on sait que l’Autriche prend la tête de la présidence tournante de l’Union européenne le 1er juillet, il y a de quoi être inquiet.

Les rescapés de l’Aquarius ont finalement débarqué à Valence le 17 juin. La France a offert d’examiner les demandes d’asile de ceux et celles qui voudraient les lui adresser. Elle a été entendue, puisque la moitié des personnes sauvées semblent vouloir se tourner vers notre pays. Pour autant, cette initiative tardive n’efface pas la trop longue séquence d’atermoiements du gouvernement français. Plus globalement, puisque l’Aquarius est devenu un symbole, il est surtout celui de la pusillanimité générale qui règne en Europe. Et c’est elle qui va nous faire perdre notre identité et nos valeurs et non un aflux d’étrangers tel qu’il menacerait de nous submerger.

Le plus terrible, c’est que l’idée que l’Europe est la bonne échelle pour faire face à la question migratoire progresse, mais vers le pire. Jusqu’alors, l’Europe et ses valeurs étaient le secours de ceux et celles qui voulaient une politique migratoire humaine et généreuse. La bascule des opinions et des gouvernements est telle que l’on peut aujourd’hui redouter que soient prises à l’échelle de l’Union des mesures de rejet et de refus de l’accueil. L’Europe pourrait pourtant se donner les moyens d’une politique efficace et généreuse d’accueil tout en régulant les flux et en proposant des alternatives réalistes d’aide aux pays du sud; la note publiée conjointement par Terra Nova et l’Institut Montaigne, intitulée «Droit d’asile européen: retrouver une solidarité», fait en  cette matière d’utiles propositions. Espérons qu’elles soient lues et emportent la conviction du pouvoir actuel. Il ne reste en Europe plus guère de forces pour porter un projet humaniste. L’alliance d’un Emmanuel Macron frileux, d’une Angela Merkel menacée, d’un courageux mais fragile Pedro Sánchez – récent chef du gouvernement espagnol – risque de ne pas peser lourd face à l’Italie, la Belgique, l’Autriche, la Hongrie, la Pologne, la Slovénie et le Danemark, explicitement hostiles à l’accueil des exilés.

Est-il encore temps de retourner les opinions? Oui, si le problème est pris à bras-le-corps et que la détermination change de camp. Les flux migratoires ne s’arrêteront pas. Il n’existe pas UNE solution mais beaucoup, qui toutes sont partielles. L’Union européenne y joue sa survie plus sûrement encore que face à la crise grecque. Le moins qu’elle puisse faire serait d’y consacrer autant d’énergie… et d’argent.

Article initialement publié chez nos mis de Témoignage Chrétien

À propos de l'Auteur

Christine Pedotti est entre beaucoup d’autres choses directrice de la rédaction de Témoignage Chrétien

 

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