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Le Renouveau européen (2/2)

Partout, le modèle social qui s’impose insensiblement, et parfois cruellement, à la grande majorité des salariés du monde, est un modèle néolibéral, néocapitaliste — pour utiliser un vocabulaire plus précis — assez peu respectueux de ce que les conquêtes du droit social en général, et du droit du travail en particulier, avaient pu produire dans le but de garantir cette même dignité humaine. De plus en plus de nos concitoyens subissent l’authentique violence de ce modèle, de totale « flexibilité » du travail. Il prétend imposer l’échelle planétaire, qui est la seule grandeur qu’il fait mine de reconnaître, travaillant à éliminer ou à restreindre la capacité d’intervention et de décision de tous les autres cadres, afin de viser le plus petit dénominateur social mondial.

 

Il a donc recours à un mécanisme d’une simplicité déconcertante dont le négociateur le plus incompétent est capable : menacer de faire jouer la concurrence pour faire baisser les prix. Et comme il y a toujours pire, ou moins disant, humainement parlant, on tend naturellement vers le bas, ce que tous les employés du monde développé qui voient leurs salaires baisser, leurs conditions de travail se dégrader, quand on ne les licencie pas purement et simplement, comprennent désormais, concevant également, dans la seconde qui suit, pensent être impuissants face à ce mouvement « sans queue ni tête » et donc, en principe, insaisissable…

 

En effet, l’application de la recette s’avère être en revanche un levier puissant : s’il existe moins cher ailleurs, alors on menacera d’aller vers cet ailleurs dans le but de payer moins cher là où on se trouve. D’où le côté extrêmement dangereux de l’adage idéologique : Think Global, Act Local, qui traduit ce parti-pris. C’est à dire que le point de fuite idéal qu’il se fixe et vers lequel il prétend tendre, est un niveau de rétribution du travail quasi-dérisoire, voire, dans l’idéal, voisin de zéro. Cette logique à terme consiste à rétablir une forme de servage moderne, faisant éclater les classes moyennes, imposant une société duale séparée entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, et même, des fossiles mentaux traînant encore dans la tête de beaucoup de ceux qui se sont fixé ces objectifs, d’esclavage pur et simple…

L’Europe ne peut pas se reconnaître dans ces valeurs, qui ne sont pas les siennes et menacent actuellement le modèle existant qu’elle tente de préserver. Le plus grave est que si ces préceptes étaient indéfiniment prolongés, ils risqueraient, de remettre en cause son modèle de cohésion sociale, ce qui est inacceptable.

 

Nous sommes en train de réaliser que cette conscience européenne et la pertinence des réflexions économiques qui ont vu le jour sur ce continent, ont manqué au monde, et qu’elles lui manquent aujourd’hui davantage encore, à l’heure où l’accélération des processus de production ne font qu’accentuer ces tendances. Nous avons vécu une période particulièrement violente de notre histoire, une période faite de réussites mais aussi et trop souvent, de souffrances internationales et de guerres.

 

L’Europe présente d’ores et déjà à cet égard, un visage neuf. Elle s’est établie par la négociation et la diplomatie, par la mise en commun des espaces d’échange économiques, c’est à dire qu’elle a su faire la part à un certain pragmatisme dont elle tire actuellement les plus grands bénéfices. Sa vision est fondée sur la richesse et l’originalité du modèle économique qu’elle a su mettre en place lors des trente glorieuses. Celui-ci lui a permis de gagner d’autres combats, parfois moins spectaculaires, tel que l’évolution générale de son niveau de scolarité, celui de la qualité de ses formations professionnelles, ce qui a eu des conséquences vertueuses directes sur les niveaux de productivité de ses masses salariales, donc sur la croissance au fil des années.

 

Laisser aujourd’hui s’éroder cette exigence de qualité, laisser ce haut niveau de développement professionnel insuffisamment employé en raison des trop larges proportions de la population salariée qui se trouvent actuellement au chômage, alors qu’elle pourraient être réorientées vers des professions plus actuelles, faisant une plus grande part aux nouvelles technologies, offrirait à ces salariés des profils rajeunis et permettrait d’impliquer d’immenses bassins de populations dans l’économie réelle, qui sortiraient ainsi d’une l’aide sociale qui ne peut leur assurer des niveaux de vie suffisamment confortables.

 

Ceci contribuerait à instaurer un double cercle vertueux : augmenter la part de l’économie réelle tout en contribuant dans le même temps à réduire celle des prestations sociales, ce qui aurait pour conséquence supplémentaire de permettre le dégagement de marges de manœuvre. On créerait ainsi dans les finances publiques des capacités d’investissement qui permettraient de renforcer la solidité de la croissance qui se mettrait en place.

 

Il est aujourd’hui temps que naisse l’alternative dont le monde a besoin, un autre type de progrès économique, politique, social, éthique, artistique, architectural, technique, médical, humain, que seule l’Europe est aujourd’hui en mesure d’inventer pour que la planète, Etats-Unis compris, puisse ensuite le reprendre à son compte et en bénéficier… Ce sera un effort de chaque instant : chaque énergie sera sollicitée, chaque effort devra être récompensé.

 

La situation faussement statique de la guerre froide est dépassée. Après deux conflits majeurs, la chute du mur, et l’éclatement de l’URSS, la dynamique de paix qu’ont permis, entre temps, d’assurer seuls les américains n’est plus suffisamment stable. On voit que Le Nouvel Ordre du monde touche à sa fin et qu’un Nouvel Horizon — a New Horizon — s’ouvre et s’instaure, plus stable, plus réaliste, et plus durable. On passe de l’unilatéralisme d’une position dominante, au multilatéralisme de multiples pôles solidaires entre eux dans des configurations résolument multilatérales.

 

La pensée unique qui dominait encore aujourd’hui, s’estompe, comme exténuée d’elle même, car elle recelait un intrinsèque danger qui, dieu merci, a été évité grâce à une certaine coordination internationale, annonciatrice de la période, beaucoup plus pérenne, qui s’ouvre aujourd’hui. Le moment est venu d’imaginer ce nouvel horizon, ces nouvelles directions à l’échelle d’un continent tourné vers l’ensemble du globe pour en renforcer la cohésion et la prospérité collective. Débarrassée de ses complexes, l’Europe peut jouer ce rôle de rééquilibrage et d’assouplissement de la violence d’une logique exclusivement capitalistique. Elle est la seule région susceptible d’amener une réelle alternative et la création du modèle que ce livre cherche à définir. Les échanges européens, les allers et venues de citoyens dans l’union, la découverte qu’ils font de cultures, de langues, de principes d’organisation ou de cuisines qui ne sont plus tout à fait étrangers, sachant qu’ils font partie d’un ensemble dont la cohésion apparaît chaque jour un peu plus, marquent les pas décisifs faits dans cette direction. Nos destins individuels, notre histoire commune sont liés et nos valeurs ne connaissent aujourd’hui pas de frontières, même si celles de l’union sont claires. La mise en œuvre de ces politiques, le développement de ce modèle, en partenariat avec les autres régions du globe, permettra alors de donner le jour à une société moins oublieuse de principes philosophiques que l’on nous enjoignait d’abandonner et plus riche de possibilités d’évolution sociale dont nous bénéficierons tous à terme.

 

La pensée humaniste de gauche est plus que jamais d’actualité et nécessaire. Elle est aujourd’hui la seule compatible avec une croissance économique consentie, dans un monde où s’horizontalisent les modes de décisions et de transmission de l’information. C’est cette recherche volontaire d’une prospérité au service de tous ceux qui en sont à l’origine qui doit inspirer la réflexion politique à venir. Le meilleur des deux mondes n’est pas une gageure. Ce doit être un objectif qui ne passe pas par une orientation libérale, mais la réussite d’une nation ne doit plus être un tabou, du moment qu’elle se fait en son nom. Nous devons réinventer la sociale-démocratie, dans une perspective résolument moderne. Placer le capital humain au centre. En favorisant l’éducation, la recherche, l’économie de l’information, la formation, les industries culturelles, nous assainirons le tissu économique et social, français et européen, et renouvellerons une société qui a souffert d’un long déficit de renouveau générationel. C’est pourquoi la prise de responsabilité des citoyens doit s’élargir dans un soucis de démocratisation plus important, à l’heure les centres de décisions paraissent parfois s’éloigner d’eux. Il faut créer une société qui sont en adéquation avec ses réalités fonctionnelles, notamment professionnelles, et non l’inverse. La meilleure façon de juguler le lent déclin européen, que certains à tord croient déceler, est de lier dans un triangle une politique du travail, de l’immigration, de l’énergie absolument volontariste. Nous ne pourrons pas en faire l’économie.

 

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Gilles Marchand

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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