Accueil » Actualités » Lettre de Jacques Delors à la CES

Lettre de Jacques Delors à la CES

Jacques Delors était invité au congrès de la Confédération européenne des syndicats, qui lui remettait le « Prix CES pour services en faveur de l’Europe sociale ». Ne pouvant être présent, il a adressé le message suivant:

Madame la Présidente,

Monsieur le Secrétaire général,

Et si vous me le permettez, chers amis, chers camarades,

Je voudrais vous demander de bien vouloir m’excuser pour n’avoir pas pu répondre personnellement à l’invitation de John Monks. J’en suis vraiment désolé d’autant plus que cela aurait été un réel plaisir d’être parmi vous.

Organiser le Congrès de la CES en Grèce est un message de solidarité, que je tiens à souligner, envers le peuple grec et plus particulièrement les travailleurs confrontés à de grandes difficultés économiques, financières et sociales.

Ici même à Athènes je ne peux pas ne pas rendre une nouvelle fois un hommage particulier à Tommaso Padoa-Schioppa qui nous a brutalement quitté le 18 décembre dernier.

C’est lui qui aurait dû être devant vous. Assumant de hautes responsabilités tout au long de sa vie, Président de l’association Notre Europe depuis 2006, il se conduisit littéralement en Hercule de l’action : présent dans tous les débats internationaux et européens, Conseiller en organisation d’entreprises, Conseiller du Premier ministre de la Grèce depuis le mois d’août dernier.

Tommaso Padoa-Schioppa était visionnaire, mais aussi réaliste, grâce à sa maîtrise des

données économiques et financières. Sa parole demeurera vivante pour ceux qui voudront

vraiment sortir de l’euroscepticisme sous toutes ses formes.

C’est en pensant à Lui que je vais abordé quelques aspects de l’Union économique et monétaire : J’avais proposé en 1997, un pacte de coordination des politiques économiques qui n’a pas été accepté. Ce vice de construction a fait que l’euro nous a protégés jusqu’en 2008, mais il ne nous a pas stimulés. Il a même protégé des bêtises que certains pays ont pu commettre. Les causes des difficultés rencontrées ne sont pas les mêmes en Grèce, en Irlande ou au Portugal. Des pays se sont endettés pendant des années, des erreurs de gestion budgétaire sont apparues, leurs banques ont fait des folies sans que personne ne bouge au Conseil des Ministres de l’euro. C’est affligeant et consternant. S’il y avait eu ce pilier économique, cette instabilité financière aurait été, pour le moins, signalée et combattue.

Des progrès ont été faits dernièrement. Un fonds permanent de stabilisation financière a été créé. En cas de difficulté, la responsabilité des créanciers privés doit être aussi engagée. L’Union économique et monétaire a aussi besoin d’un fonds conjoncturel permettant de rechercher l’optimum de la politique économique.

Je vous pose cette question : Peut-on vivre dans une Union économique et monétaire, un ensemble où nous avons les droits et les devoirs que confère une monnaie commune, sans un minimum d’harmonisation fiscale et sociale ? N’est-ce pas la condition pour que l’Union économique et monétaire, grâce à un euro qui stimule, obtienne les plus grands succès, en matière de développement durable, d’emploi et de progrès social ?

La crise financière a provoqué un sursaut. Je tiens à saluer l’action que mène le Premier ministre grec – M. Georges Papandréou – qui a hérité d’une situation catastrophique à laquelle il fait face avec courage et détermination. Je voudrais aussi souligner l’esprit de responsabilité des organisations syndicales grecques. C’est dans une action convergente et négociée des forces économiques, financières, sociales, politiques grecques accompagnée d’une solidarité européenne, que le chemin permettant, à terme, l’amélioration des conditions de vie et de travail sera retrouvé pour ce beau pays qui mérite mieux que le déclin annoncé.

Je voudrais aborder devant vous trois sujets qui me tiennent aussi à cœur : la révision du Traité de Schengen, l’Europe de l’énergie et le dialogue social européen. Pour ce qui concerne le Traité de Schengen je tiens à affirmer que lorsque celui-ci a été établi, j’ai toujours considéré à égalité de droits les quatre grandes libertés de circulation : celle des

personnes, des capitaux, des biens et des services. Tenter de remettre en cause l’une de ses

libertés, c’est la construction d’ensemble qui peut vaciller.

La proposition de deux Etats membres, qui plus est, fondateurs de la l’Union européenne, proposant de réviser les termes du Traité de Schengen est une mauvaise nouvelle pour la construction européenne, ses valeurs de paix, de justice, de démocratie et de droits.

On ne peut pas accepter que l’on soutienne les justes combats de libéralisation des peuples

contre les régimes d’un autre temps et traiter les Hommes et les Femmes de ces même pays

comme des envahisseurs hostiles.

Plutôt que remettre sur le métier tel ou tel Traité au gré des évènements, faisons en sorte

que l’Union européenne se donne les moyens d’enraciner la démocratie en proposant une aide économique, sociale, logistique, politique, ciblée et conséquente, pays par pays, à l’instar de ce que l’Europe est capable d’apporter, de gérer et de contrôler depuis des années envers les pays ACP, via la Convention de Lomé d’hier, puis aujourd’hui celle de Cotonou.

Favorisons ce temps fort d’apprentissage de la démocratie pour proposer la formation adéquate avec des moyens conséquents pour que se développe une société civile organisée et en tout premier lieu l’existence ou le développement d’un syndicalisme libre, indépendant et démocratique.

A propos de l’Europe de l’énergie, l’actualité dramatique de la catastrophe japonaise est malheureusement là pour nous rappeler à nos responsabilités au regard de ce secteur sensible. Indépendamment de ces douloureux évènements, j’ai eu l’occasion de proposer avec J. Buzek, Président du Parlement européen, une déclaration commune.

C’est l’occasion de rappeler qu’il faut un changement radical dans la manière dont nous produisons et consommons l’énergie. L’Europe a besoin d’une politique énergétique commune plus forte qui garantisse l’accès à l’énergie à un prix stable et raisonnable, qui maintienne notre compétitivité industrielle en mobilisant l’investissement afin de stimuler les perspectives industrielles de demain et qui assure la sécurité d’approvisionnement à tous les Européens. L’Union européenne doit, pour cela, mettre en commun et coordonner ses capacités et besoins énergétiques.

Un défi unique appelle une réponse unique. Un nouveau chapitre de l’histoire de l’intégration européenne doit comporter la création d’une Communauté européenne de l’énergie, une sorte de nouvelle CECA, capable de mettre en œuvre une politique énergétique commune et efficace.

L’Europe ne peut pas se permettre d’attendre indéfiniment si elle veut que ses citoyens continuent à croire en l’idéal européen.

Pour aborder l’importance du dialogue social je vous rappelle trois principes qui ont guidé la réalisation de l’Acte unique en 1985 : La compétition qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit. Ce triptyque reste d’actualité. Cette solidarité qui unit, ce n’est pas seulement une question de moral ou de préférence politique, c’est la conséquence de l’interdépendance croissante entre nos pays.

Le 13 avril dernier a été rendu publique par la Commission européenne « Un acte pour le marché unique » dû aux travaux préparatoires engagés par Mario Monti, ancien Commissaire européen et à la ténacité de Michel Barnier Commissaire européen. Il se présente en plan d’actions regroupant 12 « leviers ». L’ambition est double : faire du grand marché, existant depuis le 31 décembre 1992, le socle d’une nouvelle croissance et tenter de réconcilier les citoyens avec ce grand marché tant décrié.

Cette initiative peut être enfin l’occasion d’une nouvelle chance pour remettre à l’ordre du jour la nécessité d’un dialogue social dynamique, impliquant les partenaires sociaux, dont la CES dans cette stratégie. Plusieurs objectifs contenus dans ce document pourraient faire l’objet d’un plan de travail pour un dialogue social rénové : la reconnaissance des qualifications professionnelles, la certification européenne des compétences, la portabilité des pensions, la mobilité transfrontalière, mais aussi le développement des entreprises de l’économie sociale, la nécessité de clarifier la référence au contenu de la cohésion sociale…Les politiques sectorielles présentées dans plusieurs domaines : les services, le marché numérique, la réforme des marchés publics…Autant de grain à moudre, pour reprendre l’expression d’un grand syndicaliste français, pour réunir toutes les conditions pour conduire un dialogue social sans lequel la réussite de cette ambition européenne, de ce nouveau projet européen ne pourra se concrétiser.

La démocratie fait l’objet de nouvelles approches. L’Union européenne apparaît trop lointaine, le populisme gagne du terrain. Parmi les moyens susceptibles de renverser cette fâcheuse tendance, il y le dialogue social européen comme pilier vital de la démocratie et comme créateur de citoyenneté.

Vous me remettez aujourd’hui le « Prix CES pour services en faveur de l’Europe sociale » Cette distinction me va droit au cœur. Je vous en remercie sincèrement, c’est une marque de reconnaissance que je n’oublierais jamais surtout venant de vous pour qui je me considère, si vous le permettez, être de la famille.

C’est dans cet esprit, que je tiens à féliciter John Monks et toute l’équipe du secrétariat de la CES pour le travail accompli depuis le congrès de Séville.

Pourtant l’air du temps n’est pas favorable. Le syndicalisme est décrié, affaibli par les restructurations, les pertes d’emplois, mais enfin il existe encore et c’est tant mieux. Il ne peut y avoir de pouvoirs sans contre-pouvoirs démocratiques. Je souhaite d’ores et déjà plein succès à la nouvelle équipe de la CES qui devrait être élue lors de ce congrès, et notamment à Bernadette Ségol au Secrétariat général. Je ne peux que me féliciter de voir une femme, pour la première fois dans l’histoire de la CES, accéder à ce niveau de responsabilité. Je voudrais aussi vous faire-part de ma grande satisfaction à propos de la présentation de la candidature de Josef Niemiec, issu de Solidarnosc, comme Secrétaire général adjoint, près de 30 ans après le 13 décembre 1981 date d’instauration de l’Etat de guerre en Pologne. Que de chemins parcourus ! Que d’obstacles franchis ! Jamais nous ne serons assez reconnaissants en Europe pour l’action menée, notamment, par Solidarnosc conduisant à l’unification de l’Europe après 1989.

Que le syndicalisme européen en particulier et les partenaires sociaux en général aient de beaux et grands jours devant eux. Vous êtes les défenseurs des intérêts moraux et matériels des travailleurs. Sans vous, rien n’est durablement possible. Cette exigence de la démocratie, il faut la rappeler sans cesse avec tous les moyens dont dispose l’action syndicale.

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
x

A lire aussi

Dimanche, ayons de la mémoire !

Ce mercredi 19 avril à Autun, Sauvons l’Europe participait au meeting de ...