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L’euro protège, mais il ne dynamise pas – Interview de Jacques DELORS (1/3)

François Lenglet et Philippe Mabille : L’euro a dix ans… C’est le moment de faire un bilan.

Jacques Delors : En dépit des réserves que j’avais émises dès le rapport Delors de 1989, je pense que le bilan de l’euro est globalement positif : de 1999 à 2008, la croissance a été de 2,1% en moyenne annuelle, le taux d’investissement de 2,2 % et la zone euro a créé 16 millions d’emplois. En plus, l’euro a contribué à l’intégration européenne : un tiers du commerce extérieur se fait à l’intérieur de la zone, contre un quart il y a dix ans, un tiers du total de l’investissement se fait à l’intérieur de la zone, contre un cinquième il y a dix ans. Ce fut donc une période assez positive et, selon l’idée allemande trop décriée en France, la stabilité est quand même une contribution positive à l’activité économique. L’inflation a diminué sensiblement jusqu’à 2007. Bien entendu à l’intérieur de la zone, il y a eu des écarts assez notables, ce qui d’ailleurs rend la tâche de la Banque centrale européenne d’autant plus difficile… Beaucoup des critiques proférées sont donc injustes. Imaginez qu’il n’y ait pas eu l’euro, que nous soyons restés avec la monnaie qui était la pierre d’angle, le deutschemark, imaginez ce qui se serait passé pour plusieurs devises nationales. Je n’aurai pas la cruauté de les citer.

 

Q. Dans la phase sévère de la crise actuelle, l’euro a été vécu comme une protection par ceux qui en faisaient partie. Ceux qui n’en faisaient pas partie se sont demandé s’ils avaient bien fait d’en être exclus…

R. C’est vrai, l’enseignement de cette période pourrait être que l’euro protège, mais qu’il ne dynamise pas. L’euro constitue une protection, même contre les bêtises que l’on peut faire. Même si cela n’a pas eu l’importance que lui accordent certains, le fait que M. Brown se soit joint au groupe de l’euro est un signe, non pas que la Grande-Bretagne va changer d’avis sur l’Europe, mais qu’au moins il y a là un ancrage utile, alors que l’économie britannique traverse de sévères moments.

 

Q. La livre s’approche de 1 euro. N’est-ce pas l’occasion pour les Britanniques de s’interroger ?

R. D’après ce que je lis dans la presse britannique quotidiennement, je ne les vois pas changer d’avis. Vous connaissez les positions de David Cameron. Quant à Gordon Brown, il reste quand même sur cette phrase célèbre prononcée lorsqu’il était chancelier de l’Echiquier : « Entre le monde et la nation, il n’existe rien ». C’est une phrase assez nette !

 

Q. Selon vous, l’euro traversant son premier coup de tabac important avec cette crise pourrait-il être menacé ?

R. Non, je ne le crois pas pour l’instant, parce que l’Europe organisée est plutôt stimulée par les crises que désarmée par elles. L’Union européenne a plutôt meilleure figure aujourd’hui qu’il y a un an.

 

Q. Ne peut-on pas craindre que, si la crise venait à ne plus leur apporter les bénéfices qu’ils espèrent de leur appartenance à l’euro, certains pays puissent subir des pressions protectionnistes et éventuellement envisager de sortir…

R. Imaginez ce que représenterait pour un chef de gouvernement, même un peu éloigné des réalités, le fait de quitter l’euro et de reprendre sa monnaie nationale, de la soutenir sur le marché des changes ! Laissons cela de côté ! Mais où vous pointez juste, c’est que, pendant cette période, les disciplines du marché intérieur et de l’UEM vont être relâchées et, sans doute, certains gouvernements ont-ils en arrière-pensée qu’on n’y reviendra pas… Rappelez-vous l’après-1929 : protectionnisme, nationalisme économique… Et puis, plus grave, même si là je brandis l’horreur économique, cela signifie que ce qui stimulait l’économie européenne, c’est-à-dire un marché unique, un espace relativement organisé, une compétition assez forte, disparaîtrait. A ce moment là, dans le monde où on vit, c’est quasiment mortel ! Donc il y a un risque portant sur la substance même de la construction européenne, le marché intérieur, ses disciplines et ses stimulants.

 

Q. Après la crise, il faudra avoir l’énergie pour revenir à ces règles…

R. Voilà. Et c’est là où ceux que M. Sarkozy appelle « les gardiens » du traité devraient être vigilants, après avoir été souvent excessifs…

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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