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Pitella, héros de la démocratie européenne ?

Il est curieux comme les hommes politiques les plus ternes peuvent avoir eu une jeunesse flamboyante. Antonio Tajani a été royaliste avant de rejoindre Berlusconi, Manuel Barroso maoiste et Francois Fillon assistant parlementaire de Joël Le Theule. Inversement, Gianni Pitella a connu une vie de fils et de frère de notables politiques, conseiller municipal, puis régional, puis député, il devient député européen et sera l’éternel second du groupe SD, sous quatre présidents successif. Cet homme qui n’a jamais dérangé personne vient de mettre le feu à l’institution pépère qu’est le Parlement européen.

C’est au cours d’un exercice inédit de démocratie qu’Antonio Tajani a été désigné Président de ce Parlement, à la suite de Martin Schulz qui a donné un profil politique fort à ce poste. Cet événement marque une rupture importante du consensus centriste en vigueur jusqu’ici, se traduisant par une cogestion entre les conservateurs du PPE et les sociaux-démocrates SD, et qui prévoyait à mi-mandat que la droite récupérerait le poste. Gianni Pitella, enfin leader du groupe SD ou en tout cas son représentant, est le père de cette rupture en forçant une confrontation démocratique jusqu’au quatrième tour de scrutin, procédure qui n’était plus connue que des historiens et des archivistes.

Gianni Pitella a en effet estimé que cette cogestion droite – gauche de type grande coalition étouffait le débat et l’affrontement des positions démocratiques, et contribuait à ce que les citoyens se détournent des institutions car « tous pareils ». Sauvons l’Europe ne peut qu’approuver chaleureusement cette position nouvelle, qui est l’intuition sur laquelle notre mouvement s’est fondé. Il n’est de démocratie que de choix entre propositions concurrentes, et l’accord douillet des pro-européens raisonnables de tous horizons aboutissait, au bout de plusieurs décennies, à placer le contenu de l’Europe en dehors du débat démocratique. Réduire l’interrogation des citoyens à « pour ou contre » l’Europe est mortel, quand les projets politiques à porter à ce niveau peuvent être si distincts!

Nous féliciterons d’autant plus Pitella que ce geste auguste a été réalisé par une personne confrontée à un Parlement où il est structurellement minoritaire, et au sein duquel une telle clarification ne pouvait qu’aboutir à sa marginalisation et à celle de son groupe! Il s’agit là d’une démonstration de courage politique à laquelle nous ne sommes plus accoutumés. Certes de mauvaises langues ont fait courir le bruit que Pitella espérait être élu à l’arrachée si les souverainistes s’étaient abstenus, mais nous n’écouterons pas ces divagations vipérines.

Car la problématique qui est désormais posée est celle de la majorité de ce Parlement. Dans un système démocratique classique, le gouvernement procède du Parlement et lorsque la majorité change à la chambre, un remaniement gouvernemental s’ensuit pour traduire la modification des équilibres politiques. Ici, les élections européennes ont aboutit à un Parlement sans majorité claire, mais où la liste PPE conduite par Jean-Claude Juncker était un peu prééminente. Il a donc reçu une onction SD-PPE sur laquelle les libéraux de l’ALDE ont rajouté leur touche d’huile, et a été appelé à former la Commission sur la base d’un contrat de gouvernement, avec le matériel humain que les Etats membres ont bien voulu lui envoyer. Cette majorité parlementaire est apparemment rompue et pourtant personne ne parle d’un remaniement de la Commission, ni de l’évolution de sa ligne politique. Giani Pitella a juré qu’il refuserait désormais de rencontrer Jean-Claude Juncker avec Antonio Tajani. Est-ce à dire qu’il est devenu un adversaire mortel des politiques suivies par la Commission, ou simplement qu’il rencontrera Jean-Claude Juncker séparément?

Assistons-nous à la création d’une majorité alternative? Le fait marquant est que le vote s’est fait entièrement par bloc politique. In fine, l’extrême-droite s’est abstenue, Pitella a reçu les votes des sociaux-démocrates, des verts et de la « vraie gauche » (marque déposée), Tajani ceux des conservateurs, des libéraux et des souverainistes. La seconde rupture est donc là: la majorité apparente du Parlement inclut désormais les souverainistes anglais et polonais, qui vont donc se partager une partie des dépouilles de postes hier promis aux sociaux-démocrates. Voyons-en simplement les conséquences sur deux dossiers. On se rappelle que le Parlement est en pointe contre les attaques du Gouvernement polonais envers la démocratie, mais peine à se mobiliser sur la Hongrie. Cette différence de traitement tenait à un fait politique simple: le gouvernement hongrois appartient au PPE, donc à la majorité parlementaire, tandis que le gouvernement Polonais était dans l’ECR, donc dans l’opposition. Les voici désormais eux aussi dans la majorité. Faut-il s’attendre à un retournement de la position du Parlement? Poussons le gag plus loin: Les socialistes ont indiqué, après les acrobaties politiques accumulées par Guy Verhofstadt, que celui-ci n’avait plus leur confiance pour représenter le Parlement dans les négociations sur le Brexit. Mais qui leur demande leur opinion, à présent ? Verhofstadt négocie désormais le Brexit dans la nouvelle répartition des postes grâce au soutien… des conservateurs anglais!

Le fait est que la cohérence politique de l’attelage majoritaire est faible, pour dire le moins, et qu’elle pourrait rapidement s’effilocher en fonction des sujets posés au Parlement. Le bloc de gauche alternatif en création est pour sa part solidement minoritaire. C’est une belle expérience démocratique en cours.

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
  • mareau

    Je répète inlassablement qu’il convient d’employer le terme « souverainiste » avec prudence. Il désigne souvent l’extrême droite et c’est lui faire trop d’honneur que de la voir « seulement  » comme étant souverainiste ».

    La souveraineté n’est pas un vocable absolu mais relatif !! Il existe un seuil critique pour être éligible à la souveraineté.

    Il facile de voir que ce seuil critique est l’Europe qui, si elle devenait Fédérale, deviendrait sans condition, la première puissance du monde. .Alors là oui, on aurait dépassé largement le seuil critique permettant de jouir pleinement de notre souveraineté. On a le choix : ou partager avec nos voisins ou devenir les otages des grands pays continents et autres multinationales (c’est d’ailleurs un peu le cas aujourd’hui où Trump, Poutine et le FN, en rajoutent pour nous nuire).
    Alors je suis européen et souverainiste et conscient qu’il nous faut vite atteindre le seuil critique, comme en toutes choses.

    Dans la même veine, arrêtons de nommer « les populistes » les gens d’extrême droite. Pensez que certains (peu cultivés mais votants) confondent ce terme avec « populaire ».

    La souveraineté n’est pas un gros mot ! Elle ne s’acquiert qu’au delà d’un seuil critique de puissance relative.

    Dominique MAREAU

    • Ici, nous avons bien distingué l’extrême droite et le groupe souverainiste, constitué en particulier des conservateurs britanniques. Nous reprenons ici les vocables qu’ils se donnent. Merci du message!

  • Uno indignato

    Moi souhait est que bientôt une poignée d’eurodéputés de tout bord, animé par un vrai sens de responsabilité, proposent au reste de l’Assemblée des eurodéputés de voter une motion pour se prononcer sur le fait de rendre la Commission responsable devant le Parlement européen. Éventuellement ils pourraient imaginer que les Parlements nationaux puissent se prononcer eux aussi mais que avec une majorité qualifiée.
    Nous avons besoins d’un saut quantique pour sauver l’unité européenne et le projet d’une Europe fédérale, solidaire, démocratique où les femmes et les hommes qui habitent puissent peser réellement sur les décisions qui concernent nous toutes et tous.

  • Catherine Vieilledent

    « Réduire l’interrogation des citoyens à « pour ou contre » l’Europe est mortel, quand les projets politiques à porter à ce niveau peuvent être si distincts!  »
    effectivement c’est le grand risque

  • Joël Landais

    Bonne année l’Europe !
    ***
    Que souhaiter à l’Europe en ce début d’année 2017 ?
    Mais qu’elle renaisse, bon sang !
    La Renaissance n’est-elle pas une de nos spécialités, à nous Européens, qui de surcroît avons inventé le mythe du Phénix ? Il est bien question de cendres, car l’Europe se meurt à petit feu, cherchant le salut dans les bras des sirènes nationalistes…

    Où est le « Rêve européen » ? L’Europe ne fait plus rêver ! Ce ne sont pas les chiffres, les déficits publics, les 3%, la dette… qui nous feront rêver ! Encore moins les chiffres du chômage et une croissance à 2%.
    « On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance » écrivait la jeunesse sur les murs en Mai 68. Ces jeunes-là voulaient changer le monde et bien souvent ont vécu leur rêve jusque dans les ashrams et les paradis artificiels… Mais comme je le lisais dans un article récent: « maybe these days we’re happier to dedicate ourselves to the creation of fantasy worlds, rather than looking for ways to repair our own ».

    Aujourd’hui les jeunes errent dans les rues pareils à des zombies: ils ne vivent plus dans ce monde-ci, car ce monde n’a rien à leur offrir, même pas un « job ».
    Ils préfèrent se réfugier dans d’autres mondes, imaginaires, ceux-là, les
    mondes de Tolkien, dans le meilleur des cas, de Game of Thrones, de Star Wars,
    ou de la violence des jeux vidéo quand ce n’est pas dans l’utopie barbare de
    DAESH. L’Europe ne les fait pas rêver !

    Alors sommes-nous condamnés à cette décadence que nous décrit Michel Onfray? Toutes les civilisations sont mortelles, y compris la nôtre, nous rappelle-t-il. Oui, mais la plupart d’entre elles ont péri sous les coups des barbares qui leur ont apporté du sang neuf et les ont régénérées. L’Égypte a refleuri après la conquête d’Alexandre, des Romains, des Arabes… Les « barbares » potentiels d’aujourd’hui inondent nos marchés de produits bas de gamme – j’ai envie d’écrire « bad game » ou « badgam », pourquoi pas ? – qui nous enfoncent encore plus dans la médiocrité: « pas cher… pasher… kasher…peuchère…! » Aucune régénérescence à attendre de ce côté-là.

    Alors, inventons la Révolution Qualitative !
    Fabriquons en EUROPE des produits de qualité, comme nous savons le faire – au juste prix – comme ont su le faire les Allemands avec les voitures et les machines-outils, des chaussures de qualité, comme l’ont fait les Italiens… chaque peuple d’Europe a son savoir-faire: les meilleures oranges du monde poussent dans le
    Péloponnèse… Pourquoi aller les chercher en Afrique du Sud ? La Grèce produit
    en outre la meilleure huile d’olive: pourquoi ne la trouve-t-on pas sur nos tables et dans nos supermarchés au lieu d’huile de tournesol frelatée d’origine douteuse…

    Il va de soi que cette révolution qualitative est en même temps une révolution écologique et bio. Je ne développe pas; d’autres l’ont fait et le feront bien mieux que moi.

    Il nous faut un New Deal à l’Européenne pour initier dans toute l’Europe les grands travaux qu’implique cette révolution écologique… l’éolien, le solaire… (avec son
    ensoleillement, la Grèce pourrait accéder à l’autosuffisance énergétique et même fournir de l’électricité à ses voisins). Un New deal signifie une redistribution des richesses, des emplois et des salaires décents. Cela signifie aussi une révolution dans les mentalités et les modes de consommation afin que les Européens comprennent que des produits de qualité, au coût de transport et de publicité réduits (A bon vin point d’enseigne), reviennent moins cher au bout du compte que des produits « pacher » faits au diable vauvert, car ils durent dix fois plus longtemps.

    Cela suppose une révolution dans nos industries agro-alimentaires: à la trappe les engrais chimiques, les pesticides et autres OGM… le jambon bien rose au sel nitrite, les poulets en batterie, le saumon d’élevage… tous les Tricatels qui nous empoisonnent à petit feu.

    La civilisation ne se réduit pas à l’économie. L’économie ne se réduit pas à la finance; c’est cela qui nous mène droit dans le mur.

    L’Europe manque singulièrement d’imagination !
    Ce sont les artistes qui ont fait la Renaissance, pas les usuriers. J’ai parfois l’impression de prêcher dans le désert, à des bureaucrates et des comptables à la vue courte qui ne pensent qu’aux chiffres. ¡ Que se vayan todos ! A la trappe tous ceux qui ont une calculette en guise de cerveau et un portefeuille à la place du cœur ! Remplaçons-les par des créateurs ! Des philosophes, des poètes, des peintres, des musiciens… A la trappe les séries préfabriquées ! Tournos le dos à Hollywood et Bollywood; réinventons le grand cinéma européen: les Almodóvar, les Bergman, les Fellini, les Herzog… Reprenons le beau slogan de l’ère Mitterrand: « Changeons la vie ici et maintenant! » Reprenons le dicton allemand: « Wie Gott in Frankreich leben » (vivre comme Dieu en France) et faisons-en « Wie Gott in Europa leben », une Europe où il fait bon vivre.

    Et puis, ouvrons d’autres chantiers. L’Europe a depuis l’ère coloniale une dette abyssale envers l’Afrique. Apportons-lui une aide désintéressée, en harmonie avec ses cultures et traditions. Créons une Union Indo-européenne (ouh, la, la, ce mot sent le souffre, le svastika et la chambre à gaz, accaparé qu’il a été par cet atroce barbare illuminé), alors, disons, une Union Eurindienne – l’Inde est un continent plein de ressources insoupçonnées…

    L’imagination est sans limites pour inventer un monde meilleur. Encore faut-il le vouloir.

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