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Que se passe-t-il dans nos prisons ?

Suite aux différentes attaques proférées à l’encontre des mondes juif et musulman sur le sol européen, de nombreux médias ont relayé la question de la radicalisation des religieux en prison.

Que se passe-t-il dans nos prisons ? Nous entamons un tour d’Europe et interrogeons trois bénévoles de l’association Champ Libre, association qui organise chaque semaine des ateliers aux thématiques diverses dans les prisons. Ces ateliers, animés par des bénévoles (professionnels, associations…) ont pour but de permettre la rencontre, entre le dedans et le dehors et de favoriser le lien social.

Natacha Combier, Mai-liên Nguyen Duy et Mathilde Mouton, qui ont toutes les trois une experience associative en prison avant Champ Libre (GENEPI,  OIP, association argentine de réinsertion en détention), ont accepté de nous répondre à plusieurs voix.

Quels sont les trois principaux problèmes du système carcéral français ? Qu’en est-il à l’échelle européenne ? Existe-il des « bons élèves » en la matière ?

Il est difficile de cibler trois problèmes, tant ils sont nombreux et variés. La France est régulièrement critiquée par l’Europe pour l’état de ses prisons. L’insalubrité, la surpopulation, le manque de soin et de suivi des personnes détenues sont des sujets qui reviennent régulièrement dans les médias. Lors de nos interventions, nous sommes régulièrement témoins de cette misère matérielle et sociale. Nous pensons qu’une telle situation découle de problèmes plus fondamentaux : A notre sens, l’enjeu majeur aujourd’hui est celui du sens de la peine, et plus particulièrement de la peine de prison. Au cours de ces dernières années, on a eu tendance à généraliser le recours à l’incarcération. La prison est devenue la réponse à tout type de délinquance. On compte aujourd’hui environ 67 000 personnes incarcérées, contre environ 50 000 au début des années 2000. En parallèle, la durée moyenne d’incarcération a augmentée de près de 40% en 15 ans, passant de 8 mois en 1999, à 11 mois aujourd’hui. Les peines de prison sont appliquées de manière systématique, sans réflexion autour de leur exécution : cela donne des personnes livrées à elles-mêmes toute la journée, fortement infantilisées, un manque d’accompagnement criant et des sorties « sèches » (donc sans perspective d’avenir) beaucoup trop nombreuses.

Le second problème est celui de l’opacité des prisons pour la société. A quoi ressemble une cellule ? De quoi se compose le quotidien d’une personne détenue ? Quel est le parcours de ces personnes? … Nous faisons de la sensibilisation sur ces sujets par le biais d’évènements divers organisés à destination du grand public, et nous sommes effarées par l’incompréhension et la méconnaissance auxquelles nous faisons face. Les prisons sont peu accessibles aux personnes extérieures, à la fois par principe mais aussi physiquement. De fait, les nouvelles prisons sont construites de plus en plus loin des centre-villes, ce qui rend leur accès difficile pour les proches. Par ailleurs, l’administration pénitentiaire a tendance à fonctionner en vase clos, sans gage de transparence vis-à-vis des autres institutions et de la société de manière générale. Les problèmes relayés dans les médias (surpopulation, radicalisation…) ne sont que les conséquences visibles de ce problème de fond.

Le troisième problème, qui s’inscrit dans la continuité des deux premiers soulevés, c’est que rien n’est fait pour permettre la réinsertion; On isole des personnes très souvent en situation de grande précarité ou de marginalité, tout en leur demandant de se réintégrer dans la société par la suite. Rappelons que plus de 60 % des personnes incarcérées sans aménagement de peine récidivent 5 ans après la sortie de prison. Ce chiffre suffit à lui seul à montrer que ce système est un échec.

Nous ignorons quelle est la situation précise des autres pays européens mais à notre connaissance il y a peu de d’échanges sur ce sujet à l’échelle de l’Europe Contrairement à la France par exemple, La Norvège et l’Allemagne ont eu tendance à fermer des prisons et à encourager les peines en milieu ouvert récemment.

En Argentine, pays non européen mais dans lequel l’une d’entre nous a travaillé, les conditions de détention sont encore plus précaires, les personnes sont entassées dans des cellules complètement insalubres, et l’accompagnement social est quasiment inexistant. Mais il y a une humanité que les prisons françaises n’ont pas : on entend de la musique, les prisonniers peuvent échanger à travers leurs cellules, rencontrer leur famille dans un jardin et non dans un parloir, il y a des odeurs de cuisine alors qu’en France on ne sent que la javel… Bref, il y a une vraie vie, une dynamique collective et humaine qui n’existe pas du tout ici. Chaque société a « sa » prison, qui correspond à une manière distincte d’envisager les choses. Il est donc difficile de parler de « bon » ou de « mauvais » élève en Europe ou dans le monde, mais les progrès à faire en France sont réels.

Le système carcéral conduit-il à une radicalisation ou favorise-t-il la réinsertion des détenus ? Quel rôle joue le facteur religieux dans cette problématique ?

Tout dépend du parcours des personnes, il n’est pas possible de donner de réponse catégorique à cette question. Les personnes détenues sont souvent des personnes fragiles et sans ressources. L’inoccupation à laquelle ils font face en prison ne les tire pas vers le haut. En cellule ils sont seuls face à eux-mêmes, avec trop de temps à occuper. Cela se traduit en général par un grand besoin de soutien moral, un refuge que la religion peut alors leur offrir. Par ailleurs, il est important de rappeler qu’il y a très peu de vie collective en prison. Les repas sont pris de manière individuelle en cellule et les possibilités de regroupement sont rares. Nous savons que le temps de la messe ou de la prière est souvent vécu comme un vrai temps d’échange et de rencontre, y compris pour les personnes peu voire non croyantes,. Par ailleurs, les aumôniers des trois cultes (chrétien, juif, musulman) font partie des rares personnes autorisées à entrer en cellule, elles ont un accès privilégié aux personnes incarcérées. La religion peut donc être source de socialisation, de méditation et, pour certains, de fanatisme. Mais il ne faut pas oublier que la prison n’est qu’un miroir grossissant de la société, elle amplifie des phénomènes déjà présents à l’extérieur de ses murs. On y retrouve une organisation sociale « traditionnelle » avec des luttes d’influence autour de personnalités charismatiques. Cela vaut pour la religion mais également pour d’autres problématiques. Décloisonner la prison et favoriser les échanges nous semble être le moyen le plus sûr d’enrayer ce phénomène.

L’accès à la spiritualité (temps de prière ? Lieux spécifiques ? Présence d’un imam, prêtre, rabbin ?) est-il suffisant pour les besoins de personnes privées de liberté ? Est-ce un enjeu de pouvoir en prison ?

Nous manquons de données chiffrées à ce sujet. Toutefois, on observe un réel décalage entre le nombre d’imams et le nombre de prêtres dans les prisons : pour 180 aumôniers musulmans, il y aura 1 000 aumôniers chrétiens. Or, environ 50 % de la population incarcérée serait de culture ou de confession musulmane : c’est donc une part importante des détenus qui ne peut s’exprimer.

Quelles recommandations feriez-vous aux politiques français et européens à ce sujet ?

Sur le court terme, il existe des solutions simples et peu coûteuses : faciliter l’accès aux prisons pour les associations, favoriser davantage d‘interactions sociales entre la prison et l’extérieur, bref remettre l’humain au centre de la peine. Il faut également accompagner d’avantage la sortie de prison afin que le détenu ne vive pas une « seconde peine » en sortant (discrimination à l’embauche, absence de prise en charge par les services sociaux, ou par les services de santé…)

Mais pour améliorer la situation sur le long terme, c’est aux problèmes de fonds évoqués initialement qu’il faut s’attaquer. A notre sens, il est nécessaire d’engager un vrai débat démocratique sur le sens de la condamnation et de la peine de prison pour les différents types de crimes/délits. La problématique des prisons n’est pas indépendante des autres problèmes de société : le chômage, le décrochage scolaire, l’exclusion sociale, le mal logement… Au contraire, elle y est très étroitement liée et les concentre. Elle doit donc être pensée de manière systémique, en lien avec l’ensemble de ces problématiques.

Il est urgent de faire évoluer les mentalités et de questionner le sens social que l’on donne à la peine de prison.

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
  • Avec « l’âge légal de départ à la retraite » la politique pénale est aujourd’hui le dernier grand marqueur, symbole du clivage gauche-droite archaïque traditionnel.
    L’âge légal, c’est juste celui au-delà duquel les heures travaillées doivent être payées en heures supplémentaires. Le maintenir n’empêche en rien de réformer le système de retraites. Et pourtant, la droite (Sarkozy vient encore de le répéter) veut le repousser, comme mesure-phare de sa politique !

    Idem pour les prisons. Toutes les études sérieuses, en France et à l’étranger, montrent que les prisons sont des « écoles du crime » efficaces : surtout dans l’état de surpopulation où elles sont déjà, les détenus ont une forte probabilité d’en sortir pour récidiver. Pourtant, la droite s’obstine à dénoncer le « laxisme » de la réforme Taubira, son « angélisme ».

    Le pire avec cette cette posture répressive, c’est qu’elle s’alimente de son échec : aggraver les peines de prison contribue à augmenter les délinquances et le sentiment d’insécurité, donc l’exigence d’une sévérité accrue. Cercle vicieux.

    La clé, c’est le budget de la Justice et l’évaluation de ses résultats : il est contre-productif de voter les peines de substitution, les suivis psychologiques … quand les moyens de les mettre en œuvre n’existent pas et que l’encombrement de la Justice et les délais sont tels que les sanctions tombent quand les délinquants ne peuvent plus faire le lien avec les faits incriminés.

    Souvenons-nous que Sarkozy avait imposé le principe absurde de « non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite » uniformément, c’est-à-dire aussi à la Justice ! Mais en 2012, le budget de la Justice ni celui de la Culture ne figuraient pas parmi les priorités. Pourtant, ils ne pèsent qu’environ 1% du Budget et ont un effet multiplicateur sur l’ensemble des activités. Les doubler n’aurait pas été du gaspillage, au contraire…

    Ces choix stratégiques auraient dû être faite en début de quinquennat Il est maintenant à craindre que la démagogie pré-électorale n’empêche de les faire et que la France reste dans les cercles vicieux répressifs.

  • Antonio Ferrara, est à l’ isolement total depuis 2003! Le plus isolé des détenus, et gardé, par 23 hommes, il change de cellule chaque jour, ne voit pas la lumière du jour…En 2009, il revoit le jour, et son isolement est suspendu…En 2033, il sera libéré, cassé, meurtri, après 30 ans de prison…
    Charlie Bauer, a passé, + 20 ans derrière les barreaux…lire, Fractures d’ une vie…
    L’ emprisonnement en QHS, est-il dissuasif? Jadis, il y avait le Bagne, pour une boîte de sardine volée, ou une pomme…
    Les travaux d’ intérêts généraux, seraient plus profitables, et permettaient de réhabiliter, les p’tits délinquants…plutôt que de les enfermer…jours et nuits..

  • mamie

    Et qui encadrera les travaux d’utilité publique?

  • Quel état, quelle république, peuvent-ils condamner un homme à ne plus voir la lumière du jour pendant des années? La France le fait, les USA le font, ils pratiquent aussi la peine capitale…( personne ne condamne ces deux états pour traitement inhumain..?).
    Vidocq s’est évadé du Bagne de Brest, a fini à la sûreté urbaine, et est l’ inventeur de la première agence de détective privée, du papier infalsifiable…etc..
    L’ UE, demande à la Biélorussie d’ abolir la peine de mort,et ne dit rien à la France, pour ses QIT,(quartiers d’ isolement total).. De qui se moque t’ on?

  • Dans les maisons d’arrets : personnel et détenus sont malheureux et mal dirigés. Les détenus disent : on est traité comme des chiens !! Ceux qui ne sont pas voleur, ni tueur, ni violeur ont des peines et des traitements trop stricts pour pouvoir penser à ne pas recommencer leurs larcins et se préparer à une vie active. Beaucoup sont jeunes et devraient pouvoir se préparer à vivre honnêtement en société. Mais il n’y a rien ni en formation, ni en atelier, ni en instruction. Il faut passer par SODEXO formation et là si vous ne connaissez personne, il n’y a jamais de place!!!! alors que font ces jeunes ? Ils se raccrochent à ce qu’ils trouvent pour espérer surtout si la famille et les amis ne les ont pas suivi : difficile d’obtenir un permis de visite en parloir. Courage à tous ces jeunes qui sortent « cassés » et sans rien.

  • Difficile pour une association comme la notre de trouver sa place en prison. Nous nous sentons vraiment nécessaires, et chaque atelier nous donne le sentiment d’aller dans la bonne direction. Mais devons nous nous substituer à ce point au rôle de l’Etat? Et pourquoi est ce si difficile?!? Nous avons mis plus d’un an avant de trouver un prison qui accepte de nous laisser entrer. Aujourd’hui encore chaque entrée de matériel ou de personne est un vrai parcours du combattant. Nous pouvons être lâchés par l’administration pénitentiaire à n’importe quel moment et n’aurons aucun recours. Sans le soutien de certaines personnes (conseillers d’insertion, surveillants, administration…) rien n’aurait été possible. C’est incroyable ces bâtons que l’on nous met dans les roues sans raison autre que le fait que le système soit mal conçu!

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