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Quitter l’Euro ?

 

Le débat sur un abandon de l’Euro par l’Allemagne suscite des prises de position politiques de plus en plus irresponsables et/ou irréalistes, notamment en France. Outre l’opposition du Front National et du Front de Gauche qui réclament la sortie unilatérale de la France de l’Euro, la polémique déchire aussi l’UMP et le Parti Socialiste.

Cette situation est porteuse de très graves dangers, rendant urgente une information sobre et objective de l’opinion publique. En effet, la légèreté avec laquelle certains soi-disant responsables politiques envisagent un abandon de la monnaie unique est stupéfiante et fait l’impasse sur les conséquences inévitables d’une telle décision.

La confusion s’étend jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Etat : le Président Hollande appelle de ses vœux, le 16 mai, la création d’un « gouvernement économique » de l’UEM, assorti d’un budget et, in fine, d’une capacité d’émission d’Eurobonds, alors que, quelques jours plus tard, il fustige la Commission pour oser faire des recommandations de réformes structurelles (en contrepartie d’un délai supplémentaire de deux ans pour réduire le déficit) dans le cadre légitime de ses responsabilités. De surcroît, on entend au PS des propositions aussi farfelues qu’une responsabilisation (ingérable) de la BCE devant les Parlements nationaux de l’Eurozone, alors que c’est clairement le Parlement Européen qui devra assumer ce contrôle, après la mise en œuvre préalable des réformes nécessaires.

Un premier amalgame injustifié, soigneusement entretenu par les partis extrémistes, est de rendre la monnaie unique responsable de la crise et de l’austérité et, par conséquent, de faire croire qu’on s’en sortira en s’extirpant de l’Euro. S’il est vrai que des erreurs ont été commises, notamment en ne parachevant pas l’UEM dans la foulée de l’introduction de la monnaie unique en 1999, il est tout aussi incontestable que l’Eurozone a été un rempart protecteur efficace pour ses Membres – et pour l’UE en général – face au déferlement de la crise. Sans l’Euro, les Membres de l’UE auraient eu recours, comme par le passé, à des dévaluations compétitives, détruisant les fondements du « marché unique » dont même la Grande-Bretagne se fait un défenseur acharné.

Dans ce contexte il sied de souligner la contradiction du raisonnement proféré par Marine Le Pen : en effet si, comme elle le soutient, l’Euro est trop fort, il incombe à l’Eurozone de s’accorder sur une politique de change, complétée par une politique monétaire compatible de la BCE, dans le but d’affaiblir la monnaie unique ; pour ce faire il faut nécessairement renforcer la cohésion économique au sein de l’UEM. Cette solution est évidemment totalement incompatible avec la sortie de la France de l’Euro, qui entrainerait l’implosion de l’UEM et le retour du « chacun pour soi ». Marine Le Pen (et autres pyromanes des monnaies) doit sortir du bois et affirmer clairement si elle favorise le renforcement de l’Eurozone, avec la possibilité de mener une politique de change qui protège les intérêts européens (ce qui justifierait le parallèle qu’elle fait avec le Japon) ou si la récupération de la souveraineté monétaire française est prioritaire, ce qui implique de facto une volonté de dévaluation unilatérale catastrophique pour la population en termes de pouvoir d’achat.

C’est pourtant clairement cette dernière thèse qui prévaut. Si la crise des années 1930 est trop ancienne pour susciter une réaction de l’opinion publique lorsqu’on la compare à la crise actuelle, il serait bon de faire un rapprochement avec une autre crise, plus récente, d’ampleur comparable et qui est encore fraîche dans toutes les mémoires : il s’agit de l’implosion de l’Union Soviétique et de son « marché commun » associé, le Comecon. On se souviendra, en effet, que tous les pays impliqués, sans aucune exception, ont été touchés par une chute considérable et immédiate du niveau de vie avant de – et à des degrés divers – retrouver progressivement le chemin de la croissance, aidés pour nombre d’entre eux par l’adhésion à l’Union Européenne.

L’implosion de l’UEM (et de l’Union Européenne) aurait inévitablement des conséquences désastreuses similaires qui devraient faire face, de surcroît, à une période plus ou moins prolongée de contrôle des changes, réminiscence des années d’après guerre, pour éviter une fuite des capitaux. Alors que dans le cas de l’implosion du communisme les sacrifices demandés étaient compensés par des perspectives d’une amélioration significative des libertés et des droits, ce qui les rendait plus supportables, aucune compensation de ce type ne sera offerte aux citoyens européens. Bien au contraire, les pertes de pouvoir d’achat et autres restrictions seront susceptibles de créer l’effet exactement inverse, c’est-à-dire susciter des conflits sociaux débouchant sur des régimes politiques d’exception ; ceux-ci feront perdre aux citoyens les avancées économiques, sociales et politiques qu’ils considèrent aujourd’hui, parfois abusivement, comme des « acquis » définitifs et qui constituent l’exemplarité de la construction européenne.

C’est donc cette vérité d’un avenir qui « déchante » qu’il faut présenter au citoyen européen comme alternative à la poursuite et l’approfondissement de soixante ans de construction européenne. Certes, le ré enchantement du projet européen implique aussi des sacrifices pénibles dont les moindres ne sont pas des abandons supplémentaires de souveraineté nationale qui serviront d’épouvantail aux sirènes du national-populisme. Cependant, la préservation des valeurs et des acquis du modèle européen face à la réalité d’un monde globalisé et interdépendant ne peut s’envisager qu’à l’échelle européenne ; la solidarité entre les peuples de l’Union ne peut se concrétiser que par l’augmentation de droits et de devoirs partagés.

C’est pourquoi les élections européennes de juin prochain revêtiront une importance cruciale pour l’avenir de l’Union. En effet, grande sera la tentation de faire croire à l’électeur qu’il peut, sans risque majeure, user de son droit de vote pour « protester » impunément contre les insuffisances de l’Union en accordant son suffrage aux partis « eurosceptiques ». Etant donné les pouvoirs accrus dévolus au PE par le traité de Lisbonne, ce résultat déboucherait sur le blocage total de l’Union. La sortie de crise serait reportée, induisant l’implosion de la monnaie unique et la vérification des conséquences mentionnées ci-dessus. Il ne faut pas négliger la possibilité que, au cas où une telle perspective s’emparerait de l’opinion, les marchés accéléreraient le processus en provoquant anticipativement une nouvelle crise financière d’une proportion telle qu’elle deviendrait très rapidement incontrôlable.

Le temps du compromis est donc révolu. Soit le citoyen européen se laisse persuader que son intérêt et celui des générations futures passent par la poursuite de l’intégration, avec son lot de défis et de difficultés mais offrant aussi des perspectives et des espoirs, soit il devra se préparer à accepter son appauvrissement durable et irréversible et à assister impuissant à la fin du rayonnement de la civilisation européenne.

Lorgues, le 11 juin 2013

Paul N. Goldschmidt
Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité Consultatif de l’Institut Thomas More.

 

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
  • Bonjour,

    Êtes-vous sûr que le Front de Gauche soit pour la sortie de l’euro ?

    La CE est dans son rôle quand elle rappelle les engagements d’un pays, non quand elle dicte le comment faire qui est du ressort national.

    Si ses prises de position étaient claires et limitées à ses prérogatives, certains cafouillages auraient été évités : Chypre, Grèce et… France.

    Bien à vous

  • GRUNBAUM

    « c’est tellement compliqué et si difficile à suivre l’Europe..que parfois le scepticisme prend le dessus… »

  • On nous balade, tous les jours avec des faits divers. La dose de cocaïne que l’on nous sert pour nous endormir ne pourra plus être distribuée faute de moyens.
    Et pendant ce temps les Etats Unis font une alliance de sécurité économique et commerciale, avec l’Australie, Brunei, Chili, Malaisie, Nouvelle Zélande, Pérou, Singapour, Vietnam, pour encercler la Chine. Une nouvelle donne économique va se constituer et donner une autre dimension dans les zones de libre-échange du monde.
    Non pour la sortie de l’Euro, mais des débats devraient s’engager pour savoir si l’Europe peut consolider et préserver sa position dans les équilibres mondiaux.

  • Marianne

    C’est faux de dire que le Front de Gauche demande la sortie unilatérale de l’Euro comme le Front national. Lors d’un récent séminaire avec Die Linke, Pierre Laurent a expliqué que « La manière dont est conduite la politique de l’euro aujourd’hui n’est plus supportable aux peuples européens », il souhaite « construire une nouvelle union européenne » mais il n’entend pas pour autant sortir de l’euro. Jean-Luc Mélenchon est très critique également sur la politique économique européenne et sur la politique monétaire de la BCE, mais il ne réclame pas la sortie de l’euro.
    Le Front de gauche plaide pour une renégociation des traités, une modification des statuts de la Banque centrale européenne qui lui permettrait de prêter directement aux Etats, la mise en place d’un smic européen et l’arrêt de l’ouverture obligatoire des marchés à la concurrence, mais pas pour la sortie de l’euro même s’il existe une polémique sur ce sujet au sein du Front de Gauche..
    http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2013/05/28/parlement-europeen-les-deux-fronts-en-embuscade_3419742_3210.html
    http://www.humanite.fr/politique/seminaire-front-de-gauche-die-linke-pour-sortir-de-542155

  • Doré Jean-Philippe

    Il est certain que vous nourrissez la réflexion,c’est déjà un moyen d’occuper l’espace, mais il me semble que le temps qui nous sépare des élections de juin 2014 ne peut être réservé à une élite convaincue alors que l’Europe du citoyen a beaucoup à faire pour occuper l’espace du débat et s’opposer aux Eurosceptiques de tous bords.
    L’idée d’utiliser au mieux les médias pour alimenter cette réflexion est un impératif,politique,économique au service d’une action face à la démagogie,qui chaque semaine s’inscrit encore plus dans un « chaos » encore possible.
    Les déclarations du président de la commission européenne au sommet du G8,sonnent comme un coup de tonnerre,sur l’exécution d’un mandat majeur qui peut être,ni loyal,ni respectueux des engagements,comme le titre le journal « Le Monde »
    C’est un avertissement lourd de conséquences.
    De l’audace toujours de l’audace,la route sera longue….
    C’est un point de vue du jour.

  • Le Pohon Cédric

    Avec tout le respect que je vous dois, je suis en désaccord avec l’esprit de cet article. A mon humble avis, si les européistes veulent prendre la douche froide aux élections européennes, il ne faudrait pas dire autre chose.

    Premièrement, il faudrait commencer par dire des choses exactes, sinon vous allez prêter le flanc aux propos dénonçant la « pensée unique » et d’être retord.
    Depuis quand le Front de Gauche est contre l’euro ? Ils ont eu beaucoup de saillies eurosceptiques, mais je n’ai jamais entendu de leur part la proposition de sortir de l’euro. Au contraire.

    Ensuite, il faut arrêter avec le discours du type « l’Europe ou la mort ». C’est sans doute vrai dans une certaine mesure, mais il faudrait proposer autre chose aux citoyens comme perspective que des « sacrifices » ! L’Europe doit être protectrice (politique sociale européenne, relance européenne) et pas être punitive (austérité, chômage, impôts et tripotée de réformes libérales). Un peu de rêve ! Un peu d’idéal, de projet politique, que diable ! Dans cette veine, je trouve la comparaison avec l’URSS très malheureuse : elle est souvent utilisée par les eurosceptiques au Parlement européen et est synonyme d’oppression. « Aucune compensation offerte aux citoyens en sortant de l’Europe », vraiment ? Eux vous répondront qu’ils auront retrouvé leur souveraineté dans leur cadre national. Il ne faut pas leur laisser l’occasion de dire cela : au contraire, il faut commencer par dire que la souveraineté se reconquiert par l’Europe, point, et ne pas passer par le genre de maladresses que vous dites.

    Enfin, il faut cesser d’être béat devant tout ce que fait la Commission Européenne. On peut-être critique sans être eurosceptique ! Les Verts européens et les socialistes français avaient voté contre la Commission Barroso, mais on peut difficilement les taxer d’eurosceptiques !
    De même, chacun sait que François Hollande est très pro-européen, comme plus de Français que l’on croit ! Seulement, la France est un pays fondamentalement antilibéral. Moi je suis halluciné quand Barroso vient traiter Hollande de « réactionnaire » quand il invoque l’exception culturelle pour l’audiovisuel dans les négociations avec les Etats-Unis. A mon avis, la Commission Européenne sort de son rôle dans ce cas. A mon sens, construire un espace politique, ce n’est pas ouvrir notre marchés aux quatre vents, c’est même plutôt le contraire !

  • Christian

    Assez d’accord avec Cédric.

    Il faut plus positiver, en mettant en avant les capacités de protection par l’UE acquis sociaux européens et des libertés fondamentales des citoyens européens. Cela grâce à une UE démocratique (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui). Le fédéralisme étant la seule voie connue historiquement pour unir un continent.

    Les exemples précis des attaques commerciales de la part de la Chine devraient être assez faciles à utiliser et à vulgariser (pour ne pas s’intéresser qu’aux « déjà convaincus »).

    Pour compléter ce que dit Annie, je dirait qu’il faut bien engager des débats, non pas « pour savoir si l’Europe peut consolider et préserver sa position dans les équilibres mondiaux », mais pour savoir si elle peut le faire mieux que chacun des pays européens agissant seuls, en ordre dispersé, et inévitablement en concurrence entre eux.

    Sauvons l’Europe pourrait être le moteur de groupes de réflexion avant les prochaines élections européennes, qui serviraient d’aiguillons à nos politiques nationaux et européens que l’on n’entend pas du tout à ce niveau de pensée (ils se laissent noyer dans le quotidien et les petites phrases).

    Courage, il est peut-être déjà trop tard!
    Christian

  • Fin du rayonnement de la civilisation européenne ? pourquoi pas invasions de sauterelles, inondations et tremblements de terre ?
    Cet article est pitoyable. Comme si la décision politique de maintenir l’euro était un choix scientifiquement irréfutable. Comme si de nombreux économistes notamment américains ne s’étaient pas prononcés contre l’euro. Véritablement pitoyable.

  • D’accord sur le fond, en partie, mais pas sur la forme. Votre article et sa consonance « la bourse ou la vie » ne me parait pas donner une direction viable pour cette campagne de 2014. Oui, il y a un réel enjeu de base qui est celui de s’opposer aux eurosceptiques, mais je ne pense pas que ce soit en disant « c’est trop tard, on ne peut plus faire marche arrière maintenant » que nous y arriverons. Vous le dites au début, il y a des erreurs qui ont été faites (intégration monétaire sans intégration économique…), il faut donc en faire l’analyse exhaustive et militer pour les réparer. Il faut continuer à construire plutôt que de sous entendre que l’Europe aurait pratiqué un genre de politique de la terre brûlée…

  • Darwin

    Comment peut-on parler de perspectives positives et d’espoir avec l’Euro ? Demandez donc aux centaines de milliers de chômeurs ce qu’ils en pensent. C’est maintenant, tout de suite qu’ils veulent des résultats et pas dans 20 ou 30 ans.

    On nous a déjà fait ce coup là avec l’arrivée de l’Euro : croissance, plein emploi… Bref le paradis. Une décennie après, quel bilan peut-on en tirer ? Vous parlez de difficultés ? Je vous trouve léger sur ce point là.

    La réalité, c’est qu’à force de prendre les Européens pour des cons (et je pèse mes mots) forcément, ils se rebellent contre les partis qui nous ont promis des miracles, comme vous l’avez fait et continuez de le faire.

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