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2014 : dire non au « théorème de BARROSO »

Lorenzo Consoli est journaliste installé à Bruxelles depuis près de 25 ans. Il a été président de l’association de la presse internationale à Bruxelles. Il collabore avec l’agence de presse PM News et enseigne le journalisme à IHECS (Bruxelles). Henri Lastenouse est Secrétaire général de Sauvons l’Europe

Henri Lastenouse: Nous sommes à presque 6 mois des élections européennes de 2014. A cette occasion, Sauvons l’Europe a proposé un Six Pack europrogressiste. Il nous semble important de politiser le débat européen pour le rendre enfin lisible pour les électeurs. Nous avons proposé l’objectif d’une majorité europrogressiste à l’issue des élections européennes de 2014. Quelles chances donnez vous à un tel scénario ?

Lorenzo Consoli: Pour la première fois en 2014, chaque formation européenne va indiquer son candidat à la présidence de la Commission européenne. Ensuite, les chefs d’Etats et de gouvernement devront tenir compte du résultat des élections pour désigner le président de la Commission européenne.
Martin Schulz semble interpréter les traités (article 17 TUE) comme offrant la présidence de la Commission européenne, non au candidat du groupe politique ayant gagné les élections, mais au candidat disposant du soutien d’une majorité de parlementaires. Bref, M.Schulz vise à personnifier une coalition majoritaire autour d’une alternative économique à la politique de centre droit appliquée par M.Barroso et le Commissaire Rehn.
Pour M. Barroso, tous les partis  sont « dans le même bateau de la crise économique » sans alternatives politique possibles. Il s’agirait donc pour M. Schulz de présenter une candidature de rupture… mais dans le cadre de l’accord éventuel de gouvernement en Allemagne entre son propre parti, le SPD, et la chancelière Merkel !

Il y a aussi le poste de haut représentant de l’UE….

En ce qui concerne le poste de « ministre des affaires étrangères de l’Union » assuré par Madame Ashton, nous venons de faire l’expérience que le simple fait de nommer quelqu’un d’une autre couleur politique que le président du Conseil européen n’était en rien un gage de compétence ! Surtout qu’aujourd’hui le service d’action extérieur de l’UE existe et qu’il faut donc cesser d’attendre que les USA et les principaux états européens se soient prononcés sur tel ou tel sujet pour enfin entendre la position de l’Europe dans le monde. L’action de l’Europe dans le monde ne peut se réduite à sa dimension humanitaire.

Des manifestations contre les politiques d’austérités se multiplient en Europe. L’incarnation de ce que vous appelez une « stratégie économique de rupture » pourrait éviter d’assimiler le projet européen à la politique économique particulière qui a été celle de la Commission européenne Barroso depuis 2008. En effet, difficile pour l’Europe d’être compréhensible pour le citoyen sans qu’il existe des offres politiques antagonistes…

Pour le dire autrement, la seule opposition à la politique économique de la Commission Barroso ne peut être celle, en creux, du FMI et, dans une certaine mesure, de la BCE ! Elle doit être politique.

Les tensions au sein de la Troïka sont très révélateurs. La BCE se trouve « coincée » entre le FMI qui fait son « mea culpa » et une Commission européenne qui ne regrette rien…ou pas grand chose des politiques d’austérité. Dans ce contexte, la BCE semble bien consciente du danger – en tant qu’institution technique et indépendante des Etats – d’avoir à arbitrer des choix politiques concernant ces mêmes Etats.

Pour moi, Trichet et puis Draghi ont déjà rompu avec l’ultra-orthodoxie monétaire et cela dès mai 2010, avec le début des opérations de refinancement dites « non conventionnelles ».
Et puis, il y a eu l’intervention de Draghi, durant l’été 2012, déclarant que la BCE ferait « whatever it takes », c’est à dire ferait des interventions illimitées sur les marchés pour sauver l’Euro ! C’était le « bazooka » attendu, le vrai tournant de la crise de l’Euro.

Oui, enfin la crise est toujours bien là, surtout pour l’Europe du sud !

En Europe, avec la crise grecque, la crise financière s’est convertie en crise de la dette et ensuite en crise économique endogène. Une crise auto-infligée aux pays périphériques de la zone Euro. Les politiques d’austérité ont pris une dimension de punition pour ceux qui avaient « triché » ou mal gérés leur comptes publics. Et cela au moment même où Obama esquivait de son côté une sortie de crise par la relance !

Mon analyse personnelle est que la crise grecque a transformé l’Euro qui était un instrument sensé garantir « les acquis de l’après guerre » en un instrument de règlement de comptes entre Etats.

En parallèle à la contestation qui s’exprime contre les plans d’austérité « de Bruxelles », un second sujet polémique s’est invité avec le drame de Lampedusa. Suivi de l’accueil « costaud » réservé là bas à M. Barroso. Une fois encore, « la réalité vécue » semble faire voler en éclat une forme de consensus technocratique…

En Italie d’abord, ce drame a provoqué un choc terrible. Dans la presse, on a recommencé à parler de la question de l’immigration clandestine qui est aujourd’hui «criminalisée ». Le débat politique porte sur la dépénalisation de l’immigration clandestine. Aujourd’hui, si des pêcheurs aident un bateau de migrant en difficulté, ils tombent sous le coup de la Loi. Parfois, ils préfèrent donc regarder ailleurs…Mais une fois que le bateau a sombré, ils ont également une obligation pénale de sauver les migrants…Ce débat sur la dépénalisation de l’immigration clandestine a même traversé le mouvement de Pepe Grillo. Il a vertement critiqué les sénateurs de son propre groupe pour avoir soutenu l’option de dépénalisation. Selon lui, cette mesure ne faisait pas partie de leur programme politique. Il a même oser dire tout haut ce que pas mal de dirigeants politiques européens n’ont jamais oser dire : avec une telle proposition son parti aurait fait 0,…% aux élections !

Et à l’échelon européen ?

Au niveau des traités européens, l’immigration est « une compétence concurrente » ce qui signifie simplement que cette compétence reste national sauf si l’Europe adopte une législation et des mesures collectives. C’est par exemple ce qui s’est passé avec l’adoption par l’Europe d’une directive contre le trafic d’êtres humains qui a même été jusqu’à définir des peines criminelles minimales au sein de l’Union européenne. Bref, la Commission européenne peut dès maintenant prendre des initiatives sur ces sujets. C’est d’ailleurs ce qu’essaie de faire la Commissaire Malmström en soutenant l’évolution de Frontex pour en faire une agence « search & rescue » en Méditerranée et la mise en place « d’EUROSUR ». Pour l’instant ce sont les états du sud de l’Europe qui bloquent pour garantir les pleins pouvoirs à leurs ministres de l’intérieur.

Plus généralement, comment évaluez vous le travail des 5 ans de la Commission Barroso vis à vis du projet Européen ? Ce bilan compte finalement pour beaucoup (trop ?) dans l’appréciation des citoyens sur le projet européen dans son ensemble ?

Depuis plusieurs années, l’Europe a trop souvent buté sur le « théorème de Barroso » qui s’énonce ainsi : « Si l’Allemagne, ou un autre grand Etat Membre ne sont pas OK avec telle ou telle initiative, la Commission s’abstient elle même de toute proposition, même si cela va dans le sens de l’intérêt européen. En fait, la Commission ne se met même pas en position dialectique d’ouvrir le débat. La seule exception a été la tentative d’ouvrir le discours sur la question des « Eurobonds », qui n’est pas allé bien loin.

Un des enjeux pour les élections de 2014 est sans doute de dire non au « théorème de Barroso ».

Concernant l’Italie, dont vous suivez particulièrement l’actualité, comment jugez les performances de l’actuel équipe au pouvoir à Rome ?

Le nouveau président du conseil est un personnage très fin et plus avisé politiquement que ne pouvait l’être M.Monti. Il a été poussé par le président de la République Napolitano qui a siégé avec lui comme parlementaire européen dans le passé. Il fait partie de la branche « démocrate chrétienne » du parti démocrate et son oncle engagé en politique au centre droit est un ancien ministre de Berlusconi. Donc, Il représente aujourd’hui un point d’équilibre politique, même si son équipe gouvernementale est plutôt médiocre et paralysée par une majorité vaste mais antagoniste.

Faut il dès lors comprendre qu’il s’agit de faire « du Monti » en plus habile ?

Une alternative a bien existé au soir des élections qui aurait fait du candidat de la gauche au poste de président du Conseil Mr Bersani, le leader d’une coalition extrêmement rénovatrice avec le soutien du parti de Beppe Grillo (Le mouvement 5 étoiles). Cette hypothèse n’a pas été tenté jusqu’au bout. Elle demandait de la part de Mr Bersani des concessions importantes, qu’il n’a pas proposé et une attitude plus ouverte de Beppe Grillo. Une telle alliance exigeait aussi l’élection comme président de la république d’une personnalités acceptable pour le mouvement de Beppe Grillo, comme Mr Rodotà. Or, une bonne moitié du parti démocrate a refusé de prendre en considération ce candidat qui était pourtant un ancien président de ces mêmes démocrates ! Idem pour la candidature de Mr Prodi. C’est ce blocage au sein du parti démocrate qui a remis Berlusconi (arrivé en troisième position) au centre du jeu politique avec pour conséquence le renouvellement du président Napolitano et un gouvernement « gauche – droite » mené par Enrico Letta.

Malgré tout, l’année 2013 paraît bien être celle de la « chute » de M. Berlusconi ?

Berlusconi va tomber suite à une condamnation définitive pour fraude fiscale. Il ne peut plus ni être élu, ni rester un élu. Ses partisans ont reculé à l’idée de faire tomber le gouvernement pour le seul cas personnel de leur patron. Le chantage de Berlusconi revenait à sacrifier les efforts économique effectués par tout un pays depuis près de deux ans pour les intérêts particuliers d’un seul homme. Ramener le pays à la situation « Pré-Monti » avec les risques d’une explosion du coût du refinancement de la dette italienne était un sacré risque politique. On peut imaginer que les partisans de Mr Berlusconi ont pu prendre en compte l’intérêt du Pays et respecter l’espoir d’un mieux économique à venir. Par ailleurs, actuellement au pouvoir, ils auraient dû retourner face à leurs électeurs sans leur leader Berlusconi et en portant la responsabilité de la chute du gouvernement…

Quel bilan tirez vous de l’incursion de Mario Monti dans l’arène politique Italienne ?

Mario Monti vient de démissionner du parti qu’il avait lui même formé pour lors des dernières élections. Il reste un sénateur à vie, mais très seul. Lors de sa nomination comme premier ministre, il a pourtant profité d’un état de grâce, où tout lui était possible. Il s’est contenté d’une très mauvaise réforme des pensions qui laissait un certain nombres d’Italiens sans droit à la retraite et hors du marché du travail. Il a ensuite mené une campagne politique à partir du centre droit en s’opposant au centre gauche qui lui avait été très loyal, sans «chasser» sur les terres de Berlusconi, qui avait fait tomber son gouvernement. Bref, il a échoué à se positionner comme un élément fédérateur pour la vie politique italienne.

L’Italie connait elle également de vives tensions sur la question des Roms ?

Cela a été le cas lorsque le ministre de l’intérieur était un membre de la Ligue du Nord, le partenaire de coalition du parti de Mr Berlusconi. Il y a eu alors des démantèlements de camps nomades, des expulsions massives de Roms et des refoulement en mer de Migrants. Cette politique a suscité à l’époque une vive réaction du Commissaire Européen concerné, le Français Jacques Barrot.
Manifestement en Europe, il s’agit d’un sujet qui « passionne » les gouvernements les plus conservateurs, mais peut révéler des débats et positions « suicidaires » au sein d’équipes gouvernementales plus progressistes comme dans le cas français.
Le débat semble bien relancé au niveau européen si l’on considère la place prise par la question des flux migratoires lors des interventions en plénière cette semaine au Parlement Européen à Strasbourg, mais aussi dans les conclusions du Conseil Européen.

 

 

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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