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Cuisine pré-électorale

Prenez un kilo d’amalgames. Ajoutez une bonne livre d’anxiété. Saupoudrez d’idées reçues puis mélangez le tout – et tous les concepts avec – jusqu’à obtenir une pâte bien lisse, uniforme, et vous obtiendrez la nouvelle identité française, version Nicolas Sarkozy. Oui, « nouvelle », bien que ce dernier affirme au contraire que cette identité est celle d’origine et qu’elle a été dénaturée (on n’est plus à un paradoxe près, non ?).

Peuple de France ! Il est temps que les jeunes de 18 ans, sans formation, qualification ou emploi, fassent un service militaire obligatoire pour « apprendre le respect de la discipline » et « les vertus de se lever tôt le matin », en pensant au passage à remercier l’Etat qui leur donne « un autre avenir que celui de la délinquance et du RSA ». Si tu es tout juste majeur et au chômage, c’est non seulement de ta faute (et celle de tes parents laxistes) – tu n’avais qu’à faire des études – mais en plus, tu deviens presque par nature un « délinquant » profiteur. Le raccourci est absurde mais efficace.

Que les parents d’enfants délinquants se rassurent : les méfaits de leur progéniture ne seront plus qu’un souvenir désagréable ! Les mineurs « qui entraveront le bon fonctionnement de leur établissement » seront désormais confiés aux bons soins d’on ne sait qui (pourquoi, c’est important ?) dans des « internats à encadrement renforcé ». Si d’aventure les parents concernés refusent de confier leurs rejetons mineurs, ils verront leurs allocations suspendues. Car oui, c’est bien connu : les enfants et adolescents posant des soucis de comportement sont tous issus de familles assistées, et les enfermer aura le mérite de les rendre invisibles, donc de résoudre le problème.

On arrive alors au plus savoureux, au cœur fondant de cette recette un tantinet écœurante, servie en temps ordinaire par des cuisiniers plutôt Forcenés, voire Négationnistes (roulement de tambour) : l’identité française menacée. Menacée par ces minorités qui « nous imposent leur mode de vie » (quelle allusion subtile), menacée par une gauche « multiculturaliste » qui s’est laissée dominer par la « tyrannie des minorités ». Passons l’épisode burlesque du burkini qui a fait couler tant d’encre inutile ces derniers jours et tant rire ailleurs en Europe. Ces questions renvoient à l’illusion d’une identité culturelle homogène, « purifiée », qu’il faudrait préserver d’un étranger perçu comme une agression et non plus comme un signe d’ouverture, de diversification. Or, une identité est par définition hétérogène, constituée de tout ce qui s’est importé (oui, tout n’est pas Made in France) et traduit en elle. Vouloir purger cette identité fantasmée de ses « impuretés » revient tout simplement à nier notre histoire, nier la réalité… Et conduit à certaines réactions radicales en Europe de l’Est ou aux Etats-Unis, comme la construction de murs le long des frontières (la cerise sur le gâteau étant qu’on parvienne à faire payer l’ « étranger » lui-même pour cette construction, n’est-ce pas, Monsieur Trump ?).

Et n’oublions pas d’applaudir le succulent « Ce n’est pas aux Français de s’adapter au droit, c’est au droit de s’adapter à la menace que subissent les Français ! », en référence à l’expulsion des terroristes du territoire (mais si souvenez-vous : un problème est résolu quand on le déplace, s’il devient invisible). Nicolas Sarkozy sait de quoi il parle, lui à qui on a reproché durant son quinquennat d’annoncer sans cesse de nouvelles lois à chaque fois qu’un événement dramatique survenait. Il va même plus loin dans l’irresponsabilité en affirmant que le droit doit s’adapter à ce point : faut-il pousser sa logique jusqu’à changer la Constitution pour pouvoir cautionner des idées – ses idées – qui vont à l’encontre des valeurs sur lesquelles la République française se base jusqu’ici ? Une justice flexible, à la carte selon l’humeur, voilà de quoi arranger un candidat toujours mis en examen à l’heure actuelle.

Par contre, « il n’y a qu’une seule loi : la loi de la République » et tout le monde doit la respecter. On est un peu perdu là, non ? Attendez, il y en a d’autres : « Jamais on ne s’est autant incliné devant la rue », cette « rue » qu’il dénigre à cet instant alors qu’il la valorisait quelques instants plus tôt : « Ce ne sont pas eux [les élites/le gouvernement] qui ont peur de prendre les transports en commun », mais bien « la rue » qui a peur, cette rue qu’il fallait alors protéger. C’est fou ce qu’il est simple d’assaisonner les concepts à la sauce aigre-douce.

Passons la suppression du regroupement familial et de l’Aide Médicale d’Etat, accordées aux étrangers en situation irrégulière. C’est bon, les valeurs de la République sont assez piétinées, en est-on bien certain ?

A l’approche d’une élection présidentielle, nous sommes habitués à la multiplication des promesses, à la radicalisation des discours et à la délectation avec laquelle les candidats s’approprient une actualité anxiogène. Toutefois, une limite a été franchie le 25 août à Châteaurenard avec ce discours de Nicolas Sarkozy qui – bien qu’il s’en défende – revendique ouvertement des positions dont on peine à différencier en quoi elles se distinguent de celles de l’extrême droite. Espérons que cette recette – servie si souvent à travers les âges – sera toujours écœurante une fois la douceur en bouche passée, et que le « peuple de France » fera honneur à sa réputation de gourmet !

À propos Solen

Solen est notre chargée de plaidoyer. Ses dadas sont le codéveloppement et les libertés.
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