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Audition des commissaires : leçons du match

Il devient rituel que le Parlement européen élimine un candidat au poste de commissaire. C’est une manière de rappeler son existence et de construire un rapport de force avec la Commission, et puis il trouve toujours matière… La chose n’était cependant pas certaine cette fois-ci, car pour la première fois le débat parlementaire sur la désignation du président de la commission a failli être déterminant et a abouti à un équilibre précaire et inconfortable enter les forces politiques européennes. Le retoquage d’un candidat pouvait donc aboutir à un détricotage de l’ensemble de la Commission, ce dont personne ne souhaitait.

Catherine Ashton a fait ce qu’elle a pu pour s’imposer dans le rôle de la victime sacrificielle lors de la première audition. Manifestement pas prête sur son sujet, plusieurs députés ont estimé par la suite qu’elle aurait du avoir le temps depuis sa nomination d’apprendre des fiches (elle les avait d’ailleurs oubliées dans sa voiture en venant). Accumulant quelques gaffes (en parlant du risque de guerre dans les balkans), elle a réussi l’exploit d’annoncer aux parlementaires la mise en place d’une unité interinstitutionnelle de coordination de la politique étrangère ou toutes les institutions seraient représentées… sauf le Parlement ! Il est apparu qu’elle avait emmené avec elle son cabinet du commerce extérieur, aussi peu frotté qu’elle à la politique extérieure et qui ne pourra donc pas compenser son manque d’expérience. Elle a par contre fait table rase des collaborateurs de Solana. Mais sa nomination touchant au cœur du compromis politique européen, personne n’a sérieusement envisagé de lui opposer un veto. Catherine Ashton a fait honneur à la confiance que lui a témoignée le Parlement lors de sa première crise diplomatique en restant en week-end à Londres au lieu de se rendre en Haïti ; les 400 M€ d’aide européenne sont ainsi restés invisibles face aux 100M$ américains.

La plupart des autres candidats, peu soucieux d’attirer une quelconque attention sur eux, ont préféré ne rien dire longuement et faire périr d’ennui leur auditoire de peur qu’il ne se réveille. On note cependant que Michel Barnier, dont le portefeuille a également été très disputé, a pu expliquer qu’il était favorable à la régulation du système financier et sa volonté de protéger les services publics et de lutter contre le dumping social sans déclencher de hurlements d’égorgés de la part des britanniques. Inversement, Nelly Krooes s’est méchamment plantée lors de son passage. Compte tenu de son excellent bilan à la concurrence pendant la crise financière, on ne lui en a pas tenu rigueur. Connie Hedegaard, nommée à la lutte contre le climat parce qu’elle était censée présider la conférence de Copenhague n’a pas spécialement pâti de l’échec de ce sommet auquel chacun s’accorde à dire que sa manière de l’aborder a contribué autant qu’il était possible.

Mais voici venir la candidate bulgare, Rumania Jeleva (bulgare, pas roumaine, hein !). Manifestement incompétente, elle a montré une ignorance des fonctionnements politiques européens les plus élémentaire et une mauvaise foi à faire pâlir un italien ; le tout sur fond de rumeurs de liens de son mari avec la mafia bulgare, spécialisée dans la traite des blanches (pas terrible pour une commissaire à l’aide humanitaire). Accusée de n’avoir pas déclaré l’ensemble de ses revenus, ce qui est très mal vu en Europie, elle a répondu qu’elle avait rempli « un gros dossier, en bulgare et en anglais ». Son audition s’étant révélée catastrophique, le Président bulgare Boïko Borissov a d’abord accusé les parlementaires d’avoir « crucifié la Bulgarie » tout en assurant qu’elle s’était « débrouillée à merveille », puis il a fait savoir qu’il n’y aurait pas de problème en indiquant : « j’ai parlé à qui il faut, ne vous en faites pas ». Quand il est devenu clair que la commission parlementaire ayant auditionné Jeleva allait rendre un vote négatif, cette dernière s’est retirée en écrivant qu’elle ne s’attendait pas « à une attitude impartiale et à une appréciation objective » de la part du Parlement. Elle sera donc remplacée par Kristalina Georgieva (bulgare, pas géorgienne, hein !) qui a notamment été vice-présidente de la Banque mondiale. L’investiture officielle de la Commission est donc repoussée au 9 février.

Joseph Daul, président du groupe PPE, tonne alors que des représailles féroces vont s’ensuivre. Les candidats PSE rentrent le cou dans les épaules, et puis rien.

Bien entendu, la volonté de ne pas s’engager, commissaire par commissaire, dans un engrenage fatal à une commission dirigée par le PPE y est pour quelque chose, mais pas uniquement. L’événement majeur a été une alliance entre la gauche, le centre et les libéraux pour éliminer Rumania Jeleva, et qui privait le PPE de majorité pour une rétorsion. C’est la démonstration a posteriori qu’il existait bien une majorité potentielle dans le Parlement pour interdire la Commission à Barroso et pour y porter une autre équipe, par exemple sous la férule de Guy Verhofstadt. Cette coalition n’est pas durable ; les centristes et les libéraux voteront plutôt avec la droite sur les sujets économiques, et avec la gauche sur les libertés publiques. Mais une majorité alternative existe désormais en réserve au Parlement européen, et c’est un élément à ne pas négliger dans l’équilibre des pouvoirs…

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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