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Fin de règne à Rome

 

 

Entretien le 8 novembre avec Lorenzo Consoli, journaliste italien et ancien président de l’association internationale de Presse à Bruxelles.

 

A quoi est due la chute de Berlusconi?

 

Les riches eux-mêmes demandent une taxe patrimoniale. Un manifeste est paru lundi dernier dans La Republica par Montezeno, ancien patron de Fiat, et industriels italiens « progressistes ». Un gouvernement qui n’est pas capable de prendre des mesures efficaces est en train de condamner l’Italie à ne pas avoir de croissance. Un des meilleurs ministre en Italie est Tremonti, qui a résisté aux tentatives de Berlusconi de dépenser de manière démagogique; paradoxalement, le meilleur ministre Italien est celui qui a le plus bloqué l’action gouvernementale.

Ce gouvernement était probablement le pire gouvernement de l’histoire de l’Italie.

La Gauche italienne n’est pour rien dans la chute de Berlusconi, ce sont les marchés et l’UE qui sont responsables. Hier a couru la rumeur, crédible car venant d’un journaliste proche du pouvoir, d’une démission de Berlusconi. Dès qu’elle s’est répandue, le spread s’est régressé, la bourse a monté. Quand il a nié, phénomène inverse. C’est lui le problème.

Les marchés ne croient plus en Berlusconi et pensent que tout lui est préférable, hormis la dictature.

 

Comment analyses-tu l’accord du Conseil? Est-ce qu’on a pas surévalué leur conflit, et n’ont-ils pas scellé un accord qui rend difficile les campagnes de centre gauche?

On se retrouve comme le 21 juillet, c’est à dire avec l’impression d’avoir tout réglé, mais quelques mois après on a pas le détail. Le 27 octobre, ils ont appliqué la décision du 21 juillet. Le plan pour la Grèce et la question du fond de sauvetage avait été décidés en juillet. Le 26 octobre détaille ce qui avait été décidé le 21 juillet, mais qui n’avait pas pu mis en oeuvre a cause de désaccords entre Etat. Les décisions ont été encore repoussées. On veut impressionner les marchés avec des décisions, et en fait ils se rendent compte que l’on ne va pas au bout: c’est toute la logique de la garantie financière. Ils prennent des décisions qu’ils espèrent ne pas avoir à appliquer. Ce qui a sauvé l’UE et la zone euro, c’est la Banque Centrale Européenne et Trichet, en achetant la dette grecque, et avec les autres pays. Draghi a commencé son mandat en achetant de la dette italienne. Sans la Banque Centrale Européenne, l’action des leaders de la zone euros aurait été inutile. Le FESF marche quand même, mais ce n’est pas suffisant. Si on a réussi a endiguer un peu la crise c’est grâce à la BCE.

Berlusconi a coûté énormément d’argent à l’Italie, si on regarde le spread avant l’été, et où on est arrivé aujourd’hui. 5 points de plus que l’Allemagne, à cause de Berlusconi. Si on compare avec l’Espagne qui se trouve dans une situation pire que l’Italie, l’Espagne a un spread qui est beaucoup plus normal.

 

La chute de la Lybie ne l’a-t-elle pas aidé?

Sur la chute de la Lybie, pas d’impact politique, mais il y a vu un mauvais présage. Il n’a pas aimé. Pour lui Khadafi était son ami, comme Poutine! Il est l’ami des autocrates. Il a soutenu Saïf, et l’Italie avait positions floues pendant le conflit; la Ligue du Nord ne voulait pas y aller.

 

Quel est le processus aujourd’hui?

Aujourd’hui, Berlusconi a gagné un vote, mais tous les opposant n’étaient pas présents. Le nombre de parlementaires qui ont voté était inférieur à la majorité absolue. Le risque était que les contraintes de l’UE se fassent plus fortes et que l’Italie devienne comme la Grèce. Le départ de Berlusconi amoindrit cette hypothèse.

Ce que Berlusconi veut faire, en démissionnant après le budget, c’est acheter du temps, car il peut racheter des gens. Il trouvera toujours quelqu’un qui sera prêt à le soutenir en échange de services. Mais l’Europe ne croit pas aux mesures de Berlusconi.

Les Italiens ont besoins d’être vacciné de Berlusconi.

 

On parle d’une révision fondamentale du droit du travail?

Malgré son départ, Berlusconi veut lier le prochain gouvernement par une loi de finance qui modifie la Constitution. L’article 18 de la Constitution concerne la protection des travailleurs, qui ne peuvent être licenciés sauf faillite ou faute. Il n’existe pas de licenciement économique en Italie. La Gauche refuse cette remise en cause, à cause du problème des travailleurs précaires.

Il y a un double régime social en Italie: les salariés couverts par l’article 18, et les autres, sans protection sociale, qui n’auront probablement pas de retraites. Il existe une idée de réforme du marché du travail pour protéger mieux les précaires en permettant les licenciement économique, ce qui faciliterait les embauches sur les statuts protégés. Il faudrait un système comme la flexisécurité, où il y a des travailleurs mobiles mais qui continuent à percevoir un revenu même en cas de chômage. En Italie, il y a très peu de revenus sociaux et pas d’allocations chômage; il n’y a pas de réseau de protection sociale qui permettrait la mobilité. Mais le projet de réforme constitutionnel est un retour en arrière pur et simple. La clause 18 était défavorable aux jeunes générations, mais le plan de Berlusconi, c’est non pas une amélioration pour les travailleurs précaires, mais un nivellement par le bas des travailleurs aujourd’hui couverts par l’article 18.

 

Qui pour le remplacer?

En janvier il pourrait y avoir des élections. Si il y a un gouvernement de transition cela pourrait être les modérés du berlusconisme qui est un extremisme de droite, contre l’intérêt général. Gianni Letta notamment, est sous-secrétaire d’État auprès de la présidence et du Conseil. Homme de l’ombre, il fait des médiations avec le Président de la République, Napolitano, qui incarne sens du pouvoir, et également avec l’opposition. Il a gardé le sens de l’Etat, c’est le seul qui représente une porte de sortie pour le berlusconisme, il pourrait être accepté par la gauche. La problématique est de trouver un homme crédible, qui puisse rassembler. C’est par ailleurs un ancien directeur de journal, le Tempo, base de Berlusconi.

Il est également possible que Monti soit ministre de l’économie. On ne peut pas avoir de gouvernement de transition qui soit soutenus par ceux qui ont perdus les élections et pas par ceux qui les ont gagnés: ce serait un « Ribaltone » (NDLR: reversement brusque de majorité parlementaire), anti constitutionnel. Il faut qu’une partie importante de la majorité Berlusconi soit dans ce gouvernement, que ce le Président du Conseil soit issu de ce parti. Les élections aujourd’hui seraient très bonnes pour le centre gauche. Pour la gauche ça serait intéressant des élections, qu’elle gagnerait sûrement. Elle veut se montrer responsable. Les ex-berlusconistes ont besoin de temps et de perspectives. (NDLR: Mario Monti est aujourd’hui pressenti pour ce rôle)

 

La ligue du Nord a-t-elle un avenir dans ce contexte?

La Ligue du Nord sans Berlusconi, redevient une force régionale. C’est un parti local qui est fortement enraciné dans le nord-est, mais qui a une importance disproportionnée. Depuis que Fini l’a quittée, la Ligue était son pilier fondamental. C’était exagéré. Fini mérite beaucoup de respect, car même si il était avec Berlusconi, il l’a quitté quand il était fort et a payé le prix pour cela, il a été cohérent. Son évolution commence quand il a participé à la Convention européenne. Cela a affiné chez lui cette conviction d’une droite moderne européenne. La droite européenne que Fini a vue l’a éloigné de l’extrémisme de Berlusconi. Elle lui a donné la mesure de combien la droite peut être moderne et réaliste. Il a crée le Parti Futuristi. Ils ne pèsent pas beaucoup. Il a complètement rompu avec la tradition fasciste et avec la tradition berlusconnienne, il veut créer un vrai parti de droite libérale, laïque et européenne, comme une sorte de Gaullisme Français. Ses valeurs sont le sens de l’Etat, le patriotisme, la République, les règles, la lois, l’ordre, l’Etat de droit et de devoir. Il s’est allié avec le centre, avec l’ex allié de Berlusconi, Casini, qui a crée UDC.

 

La Gauche est en tête des sondages. Qui serait le Premier Ministre?

Pas Prodi, Bersani, leader du parti démocrate, ancien ministre de la justice. Dans une situation normale, la gauche devrait courir aux élections et la droite les retarder. Aujourd’hui c’est le contraire, le PDL de Berlusconi veut aller aux élections, et inversement pour la gauche qui demande un gouvernement de transition. Le temps joue contre Berlusconi.

La gauche par elle même n’aurait pas gagné les élections. Elle a de véritables problèmes, de leadership, de division. A sa décharge, en Italie les médias sont dominés par Berlusconi et donc c’est difficile d’exister pour l’opposition. Dans un monde de médias, où le Président du Conseil est un roi de la com, percer est difficile. Dans l’information grand public, on accentuait les divisions de la gauche et mettait en valeur la droite. Berlusconi c’est un langage qui est devenu tellement omniprésent, que bien souvent la gauche l’utilise. La personnalisation passe avant les alliances, les programmes.

 

La démocratie fonctionne mal en Italie?

La loi électorale a terrassée la bonne politique. Le scrutin de liste a donné aux secrétaires de partis le pouvoir de qui allait au Parlement. Tout dépend du leader, et les colistiers sont des « yes men », qui sont là pour faire la troupe du leader. Cette loi a transformé le paysage politique italien, a instauré un rapport chef/troupe, et a tué les candidats intermédiaires. Il faut de plus avoir la majorité relative en un seul tour. Deux tours sont défavorable a la droite, car ils permettent les regroupements et vont contre la personnification de la politique. Il y a double tour pour les mairies, seule grande réforme qui a été faite après la première République, et qui produit bons administrateurs.

On peut se poser la question de la démocratie en Italie. Quelle est la marge dans le libre choix, quel est l’espace public dominé par Berlusconi. Ce qui est vrai c’est que Berlusconi a privilégié le processus de masse, et a négligé l’opposition des élites. Or les élites éclairée ont a la longue un impact. En Italie, les journaux, la Republica, la Stampa, la presse écrite est restée indépendante par rapport au pouvoir. L’autre chose importante c’est la baisse de la TV avec Internet. L’opinion était formée par la TV au début de Berlusconi. Les lecteurs de journaux étaient les élites. Berlusconi n’a jamais maîtrisé Internet qui n’est pas son monde. Irait-on jusqu’à parler de révolution Facebook? L’année dernière, quand il y a eu le référendum contre le nucléaire et les élections administratives, Internet a sûrement détrôné la TV. Il y a quand même à la TV, avec petite audience, Skynews, Rai3, la 7, qui ont des programmes critiques d’information publique. Berlusconi a réussi a laisser dehors Europa7 qui était le réseau de TV ayant gagné le marché d’Etat pour les fréquences occupées par son groupe. Il y a des condamnations à répétition, jusqu’à la CJUE. On peut se demander si on ne s’est pas retrouvé dans des situations de non droit, de conflit d’intérêt.

Mais il n’y a pas seulement le pouvoir médiatique, économique, et politique exécutif. Les deux seuls pouvoirs opposés sont la Justice, et la presse. Et le Président de la République indirectement ainsi que la Cour constitutionnelle. Les contre-pouvoirs constitutionnels ont continué à marcher. Les contre-pouvoirs modernes, comme l’agence d’observation de la concurrence, ont résisté. Borelli, magistrat anti-mafia, est parti en disant « Résistez résistez, résistez » a la tentative du politique d’éroder la justice et l’Etat de droit.

 

Quand Berlusconi rentre en 94 c’est pour éviter la prison?

C’était plutôt pour sauver ses entreprises. Il avait réussi parce que Craxi l’avait aidé avec des lois faites sur mesure pour lui, sur la propriété et la concentration des médias ou les conflits d’intérêts. Même l’application des lois existantes auraient interdit à un concessionnaire public d’exercer des responsabilités publiques. Il était fortement endetté. L’idée de rentrer en politique est venue à partir du moment ou Craxi est parti, pour se protéger.

Les Italiens pensent qu’il va faire comme Craxi (NDLR qui a fini sa vie en Tunisie). Berlusconi a dit « c’est un pays de merde, je vais men aller. » Tout le monde pense qu’il va fuir hors d’Italie, et qu’il ne pourra plus changer les lois. L’Italie est un pays qui n’aime pas les perdants (vae victis!), quand comme lui on a été au pouvoir pendant plus de 10 ans. Dès qu’il tombera il sera abandonné. Étant riche il n’est jamais au fond.

 

Quel est son rapport a l’histoire?

Il ne croit pas que la vérité existe indépendamment du rapport de force, de la com. Auteur compulsif qui croit dans ses mensonges, il en devient convaincant. Il ne pense pas que l’histoire puisse être objective. Il y a toujours un intérêt auquel la vérité est pliée. Lui a toujours pensé que la politique ce n’est pas prendre des décisions efficaces, mais communiquer, donner la perception qu’on fait les choses. Il n’a pas le sens de l’intérêt général qui pour lui n’existe pas, le Gouvernement ne fait que favoriser certains groupes d’intérêt. Pour lui c’est la com qui fait le succès ou la faillite d’une politique. Si on l’accuse d’être un magouilleur, il dit au contraire qu’il est honnête. Si il est accusé par ses adversaires, il oppose haine et amour. Forza Italia, Peuple de la liberté. Il trouve des slogans pour rétorquer.

 

 

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
  • Pilard

    Bonjour,

    Dire que le gouvernement Berlusconi a été le pire qu’ait connu l’Italie fait preuve d’une singulière ignorance de l’histoire: Mussolini était-il un grand démocrate? L’approximation est étonnante

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