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Hausse de l’usage de drogues en Europe : un problème de politique ?

D’après le dernier rapport annuel de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), l’usage de drogues en Europe est « historiquement élevé ». Les problèmes d’hier perdurent alors même que de nouveaux dangers apparaissent. Les saisies de drogues sont pourtant quotidiennes, mais à la limite de l’inefficacité. Réduire l’offre est une stratégie qui atteint vite ses limites quand on ne pense pas à traiter la demande dans le même temps. Un constat que certaines politiques européennes ont du mal à intégrer.

Un marché plus fluide et de nouvelles menaces

En 2011, 85 millions d’Européens déclaraient avoir consommé au moins une fois dans l’année une drogue illicite, selon le rapport annuel de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT). Parmi ces produits, le cannabis est bien évidemment la drogue la plus souvent citée avec 23 millions d’Européens en ayant consommé en 2010. En parallèle, bien que la consommation de cocaïne, d’héroïne et d’amphétamines varie selon les pays, la tendance est globalement à la hausse.

Ce qui inquiète particulièrement les spécialistes, ce n’est pas tant cette augmentation de la consommation, qui dure depuis des dizaines d’années, que les mutations du marché auxquelles nous assistons depuis quelque temps. Alors que le cannabis était auparavant généralement importé du Maroc, les consommateurs et les différentes mafias européennes réalisent désormais leur propre culture, chez eux ou dans des fermes industrialisées. Un rapprochement de l’offre à la demande qui n’est pas sans rapport avec l’augmentation significative du nombre d’Européens consommant du cannabis quotidiennement, 3 millions en 2011.

Autre phénomène observé : l’apparition de nouvelles drogues sur le marché. Des produits de synthèse ou des médicaments détournés de leurs usages, ces « drogues légales » sont d’autant plus dangereuses qu’on ne connaît pas toujours leurs effets à long terme sur la santé et qu’il est difficile de soigner une addiction à un produit jusque-là inconnu. En 2011, la Finlande et le Royaume-Uni par exemple ont dû faire face à 99 décès dus à la consommation d’un nouveau produit, appelé « sels de bain », particulièrement néfaste pour la santé. Les jeunes sont les premiers à se faire avoir par l’effet de mode d’une nouvelle pratique. « Ces jeunes consomment de plus en plus jeunes, tabac, alcool, cannabis, drogues de synthèse », souligne à ce sujet la présidente de la Mildt, Danièle Jourdain-Menninger.

L’Europe dans une situation critique ?

Un danger de santé publique, mais également un risque de voir les autorités sanitaires dépassées par les évolutions constantes du marché des drogues aujourd’hui. Les toxicomanes ne sont plus de simples consommateurs de drogues, ils sont devenus en quelques années de véritables chimistes, capables de fabriquer ce que les politiques européennes ne leur donnent pas : de quoi calmer leur dépendance l’espace de quelques instants.
En effet, si la consommation de drogues augmente, ou dans le meilleur des cas stagne, la tolérance des politiques européennes en matière de drogues est presque inexistante. Première cible des autorités : les trafics. Plus de 60 % des infractions enregistrées pour une affaire de drogues sont liées au trafic. En 2011, près de 905 000 saisies de drogues ont été effectuées. 575 tonnes d’herbe et de résine, 6,1 tonnes d’héroïne, 62 tonnes de cocaïne et 5,9 tonnes d’amphétamines ont été récupérées par les services de douanes et les autorités policières à travers l’Europe en seulement une année. Une politique efficace au premier abord, mais qui montre rapidement ses limites à la sortie des chiffres de l’OEDT.

Tous les pays européens ne sont cependant pas à mettre à la même enseigne. Les situations grecques, roumaines et françaises sont parmi les plus critiques. Les professionnels du secteur sont en effet nombreux à s’inquiéter de la propagation du VIH en Grèce et en Roumanie, apparemment due à de fréquents échanges de seringues par les usagers de drogues de ces deux pays. La France de son côté est le pays où la consommation de cannabis est la plus forte. C’est également un des seuls pays d’Europe à voir les niveaux de consommation de drogues comme la cocaïne augmenter significativement chaque année.

La politique de réduction des risques suisse, un exemple ?

Autant de problèmes dus pour la plupart à des politiques inadaptées et dépassées à l’échelle nationale. Les services douaniers saisissent des quantités phénoménales de drogues, mais rien n’est fait pour accompagner durablement les toxicomanes, qui se retrouvent simplement du jour au lendemain à devoir trouver des chemins encore plus alternatifs pour assouvir leurs besoins. Le nombre d’urgences hospitalières augmente, les drogues « classiques » telles que la cocaïne, l’héroïne ou le cannabis s’ancrent dans la société, de nouveaux produits de plus en plus dangereux arrivent sur le marché et face à tout cela, trop de pays européens ne font rien.

Les lignes politiques semblent pourtant bouger dans le monde. Depuis la fin de l’année dernière, deux États américains, le Colorado et Washington, autorisent l’usage récréatif du cannabis. L’Uruguay est allé encore plus loin en légalisant entièrement la drogue douce. Si ce type de solutions n’est pas forcément applicable en Europe, la situation des trafics n’étant pas aussi critique qu’en Amérique latine et dans certains États américains, cela montre tout de même une prise de conscience collective et mondiale sur le problème des drogues, dont l’Europe ne semble pas faire partie. Aucun cas n’est pourtant désespéré, preuve en est avec l’évolution en matière de drogues de la Suisse, dont le pragmatisme a su traiter certains problèmes.

Ravagée par le VIH et la drogue, la Suisse a été le premier pays européen à mettre en place dans les années 80 une politique de réduction des risques. Première cible : la prise de drogue par injection. À mi-chemin entre la politique russe, qui consiste à ne rien faire, et la politique extrêmement répressive des États-Unis, la Suisse a mis en place des parcours de soin adaptés à chaque type de toxicomanes. Une personne dépendante à l’héroïne par exemple échoue généralement dans son traitement, car, bien qu’on lui donne des médicaments pour pallier ses besoins, lorsqu’on est dépendant à une drogue, on est également souvent dépendant à la façon que l’on a de la consommer. Consciente de ces nuances, la Suisse a supervisé une étude consistant à donner aux héroïnomanes de longue date de l’héroïne médicale, à s’injecter sous contrôle médical, et les résultats ont montré de nettes améliorations sur la santé des utilisateurs. Les questions de morales et de principes que cela soulève dans les pays voisins ne perturbent que peu le pays, dont la neutralité et le pragmatisme légendaire sont encore une fois salvateurs.

Un exemple parmi tant d’autres (Canada, Pays-Bas…) que des solutions existent face au danger de la drogue. Malheureusement, la culture européenne semble avoir fait au fil des années de la drogue un sujet tabou dont il ne faut pas parler, sous peine de voir la stagnation de leurs politiques révélées au grand jour par ceux qui, qu’ils aient trouvé les bonnes solutions ou non, ont tout de même tenté de faire bouger les lignes.

 

Paul Baudin

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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