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Le croc en jambe

Qui a dit que l’Europe était un sujet technique où la politique était seconde? Les derniers rebondissements de la vie de nos élus européens pourraient figurer avec honneur dans un épisode de Game of Thrones, l’écarlate en moins.

Les institutions européennes sont entre deux eaux et ne parviennent pas à se définir ni chair ni poisson. La Commission est originellement un organe technique destiné à animer un échange diplomatique entre ministres et chefs d’états nationaux. Puis fut créé un Parlement, d’abord non élu et simple assemblage de parlementaires nationaux, puis élus au suffrage universel et grignotant du pouvoir peu à peu, mais surtout peu. La question démocratique essentielle est aujourd’hui de faire basculer peu à peu cet ensemble vers quelque chose qui ressemble à ce que nous connaissons tous: un Parlement élu qui désigne un Gouvernement.

En 2014, un pas énorme a été fait en ce sens avec les Spitzenkandidaten, que l’on peut traduire librement par leaders dans la langue de Molière, ou peut être premiers de cordée. Très simplement, les groupes politiques du Parlement ont prêté un serment sacré de mettre leur veto à tout candidat choisi par les chefs d’Etat (comme le prévoient les traités) et d’imposer le leur. Il s’agit exactement du coup d’Etat constitutionnel qui en 1877 a créé la démocratie moderne en France en changeant les règles de la IIIème République. Chaque groupe politique devait donc désigner un candidat à la Commission européenne, et qui serait la locomotive électorale de son camp. Le succès fut réel mais limité. Jean-Claude Juncker désigné premier de cordée par les conservateurs du PPE a effectivement été imposé comme Président de la Commission. Le reste de la Commission a été désigné comme d’habitude par les Etats, et il serait d’ailleurs beaucoup dire que M. Juncker a gagné les élections. Dans la plupart des pays, les campagnes ont été purement nationales et les électeurs n’ont pas été mis au courant du processus démocratique en cours. Lorsqu’un débat historique entre les candidats à la Commission européenne a été organisé par la fédérations des services publics audiovisuels européen, le service public français a choisi de ne même pas le diffuser (enfin si, sur LCP).

Il s’agissait à présent de faire un pas de plus, en profitant de ce que les députés britanniques allaient quitter le Parlement pour ré-allouer une partie de leurs sièges à des listes transnationales, dont les Spitzenkandidaten seraient têtes de listes. Donc chaque citoyen déposerait deux votes: un vote national pour désigner des députés européens, et un vote européen pour désigner des députés européens. La mesure est certainement un peu gadget, mais si elle permet de mettre en scène le débat politique au niveau du continent, pourquoi pas? Au début tout va bien: la Commission des affaires constitutionnelles du Parlement européen adopte ce principe à une grande majorité. Puis patatras.

Hier, en séance plénière du Parlement, les observateurs pourtant aguerris des choses européennes ont eu l’immense surprise de voir les conservateurs voter contre cette mesure, aux côtés des eurosceptiques de tous poils. Officiellement, il s’agit d’assurer aux députés un lien direct avec leurs électeurs. Vous avez un lien direct avec votre député européen? Le Président de la Commission aura une légitimité immédiate parce qu’il aura d’abord été choisi dans son canton pour diriger l’ensemble du continent? Que s’est-il passé?

Il s’est passé essentiellement Macron, dans le rapport de forces politique au sein de l’Europe. Dans l’état actuel du continent, les conservateurs du PPE sont assurés de victoires nationales aux élections européennes, leur conférant de fait pour au moins la décennie à venir le groupe principal du Parlement européen et donc un monopole politique sur la nomination du Président de la Commission. Mais En Marche n’a pas encore choisi d’affiliations politique européenne. On devine qu’il ne rejoindra pas les socialistes du PSE. On les voit mal s’inscrire au PPE, et le mouvement centriste de l’ALDE semble donc une destination normale. Ou peut être une recomposition: Macron ne s’interdit pas de tester au niveau européen ce qu’il a fait au niveau national. Le risque existerait alors que les électeurs, dans la partie nationale du vote, confèrent au PPE la majorité des députés, mais qu’ils fassent gagner une autre tête de liste sur le vote transnational.

En d’autres termes, pour verrouiller leur pouvoir, les dirigeants des partis conservateurs européens se sont entendus pour maintenir le principe d’un candidat européen, mais pour lequel les électeurs ne pourraient surtout pas se prononcer directement. Un genre de démocratie de dupes…

Aussitôt plusieurs chefs d’Etat s’engouffrent dans la brèche pour récupérer le pouvoir de nommer le Président. On évoque Merkel et Macron, tout de même, ainsi que tous les gouvernements d’Europe de l’Est en délicatesse avec la Commission actuelle. Bel attelage. Car si les listes transnationales n’étaient pas une révolution, leur refus par le Parlement fait désormais figure de marche arrière sur la démocratie et engendre une dynamique inverse.

Voici donc nos amis du PPE qui immédiatement contre-attaquent en purs défenseurs de la démocratie prêts à mourir sur les barricades: lisez sur nos lèvres: le prochain président sera un Spitzenkandidat ou c’est la guerre!

Comme quoi les hommes politiques européens ne sont pas bien différents des nationaux. Peut être parce que ce sont les mêmes.

 

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
  • seveg

    Excellente réflexion. D’où la nécessité maintenant de constitution de partis politiques transnationaux dès l’origine, ce qui est déjà en cours ! Tant mieux…

    • Marc Domec

      Merci à « Babar » de son analyse que je trouve très pertinente et à « Seveg » de son approbation sur des partis transnationaux .
      Je suis de culture et de tradition « social-démocrate » et je pense que le P.S. français ne pourra se reconstruire qu’en ne prenant pas systématiquement un comportement anti-macron et anti LRM, mais en cherchant des points d’accords, ce qui soulignerait encore plus la dérive très droitière de « LR » et du Pdt Wauquier…..et nous permettrait, au niveau de l’Europe, de mettre une stratégie d’accord pour permettre de souligner les contradictions du PPE et de le faire éventuellement éclater….Tout ceci n’est pas simple….mais échanger comme nous le faisons peut faire avancer l’idée d’une Europe républicaine, sociale, écologique….Cordialement à toutes et tous. Marc Domec

      • Babar

        merci, j’ajouterais cependant que les enjeux dépassent largement le sort du PS français ou des SD allemands.

        D’une part la donne géopolitique a changé depuis l’élection du Donald, d’autre part le Kremlin est a la manoeuvre et ce mouvement ira en s’amplifiant jusqu’ aux élections européennes. On observe que la plupart des opex d’intox provenant de Russie, soit directes (Sputnik, RT) soit indirectes, visent principalement la stabilité en Europe et la viabilité de l’Union Européenne. Rien qu’en 15 mois, 2500 informations erronées ont été répertoriées par le Service Exterieur de l’ UE; informations relayées par les extrêmes droites européennes (et a un moindre degré les extrêmes gauches). Les pays de l’est européen et les pays baltes sont les plus vulnérables mais aucun public n’est épargné (exemple : les histoires concernant les relations homosexuelles ou le compte aux Bahamas de Macron, fake news émanant soi disant de wikileaks mais qui semblent bien provenir de Russie).

    • Babar

      absolument!

  • Marc Domec

    Difficile d’obtenir l’adhésion des citoyens européens à une Europe démocratique et sociale avec de tels comportements….
    Le Brexit aurait du être l’occasion de supprimer les mandats des députés britanniques et de faire quelques économies….
    Les partis démocratiques devraient poursuivre leurs efforts pour créer, en effet , des partis transnationaux…..Bon courage à tous…….et à ceux d’entre nous, les europhiles de toujours,raisonnables, patients et responsables, que personne n’encourage vraiment , alors que les démagogues de tous poils se créent des tribunes faciles par des effets de manche !!!
    Cordialement. Marc Domec

    • Babar

      @marcdomec:disqus
      je crois qu’il est possible de faire appel a l’intelligence des citoyens. a condition… d’expliquer qu’en démocratie il y a des dilemmes et des choix. Clairement je désapprouve le choix du Parlement mais il est démocratique. Rappelez vous il y a quatre ans, la notion de Spitzenkandidat était saluée comme une avancée démocratique, que ce soit du cote PPE ou du cote SD.

      Si on prend le parti de l’ Europe (et non pas seulement celui des sociaux democrates), il ne reste qu’un an a Macron pour former des alliances et torpiller le PPE et cela une grande partie dépend des SD (qui risquent incidemment d’être les victimes collatérales de ce torpillage). Un an c’est peu, et c’est un peu trop voir l’ Europe comme un France en plus grand. De plus la configuration politique en Allemagne ne s’y prête pas. En revanche des alliances sont possibles en Italie et en Espagne, et contrairement a ce que l’on pense il y des réserves d’énergie pro-européenne du cote des democratures de l’Est.
      Il existe plusieurs moyens de torpiller le PPE mais il me semble par exemple que la présence incongrue d’un Orban au sein de ce parti et de ses fans du Fidesz devrait servir de cible pour une premiere torpille.

  • Pierre

    Merci d’avoir relevé cet événement très important.
    Deux points de désaccord.
    1 « La Commission est originellement un organe technique destiné à animer un
    échange diplomatique entre ministres et chefs d’états nationaux ». Pas tout à fait quand même. Selon l’esprit de la « méthode communautaire », la commission était d’emblée un lieu où pouvait éclore sur chaque dossier le point de vue de la Communauté, distinct de celui des Etats-membres. C’est avec le traité d’Amsterdam que l’intergouvernemental a pris le pas, donnant le premier rôle au Conseil. On peut donc voir aujourd’hui non une régression mais un approfondissement, en rendant la Commission responsable devant le Parlement.

    2 Le refus du PPE est peut-être un service rendu à la cause européenne : au lieu d’une nouvelle usine à gaz assez peu lisible, on a un espace ouvert aux partis transeuropéens – il en existe, les Verts par exemple – pour prendre l’initiative d’une campagne transeuropéenne avec un projet et un.e candidat.e.

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