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Le sauvetage de Chypre : Au mieux un emplâtre sur une jambe de bois !


L’accord négocié dans la nuit du 24 au 25 mars a le grand mérite d’apporter une solution qui évite la sortie immédiate de Chypre de la zone Euro avec toutes les incertitudes qui y sont liées. Il est aussi très probable que le périmètre du sinistre est largement circonscrit quant à l’origine des fonds locaux qui conditionnent le déblocage du prêt de 10 milliards du FMI et des partenaires de l’Eurozone.

 

Par contre, ce qui demeure très largement inconnu sont les dommages collatéraux, tant ceux qui affecteront Chypre que ceux qui fragiliseront encore un peu plus la gouvernance de l’Eurozone, notamment la mise en place de l’Union Bancaire.

 

En ce qui concerne Chypre, on peut citer :

 

1. La liquidation de la deuxième banque du pays avec des pertes d’emplois conséquents dans un contexte déjà fortement dégradé.

2. Les dégâts liés au blocage des comptes bancaires conduisant à la paralysie de l’économie. Celui-ci devrait entraîner des faillites en série qui pourraient affecter la solvabilité des banques non impliquées directement dans le sauvetage.

3. Le risque d’un retrait massif des dépôts affectant l’ensemble des banques dès la levée des restrictions. Cela induirait la nécessité d’un deuxième sauvetage voir d’une sortie – à retardement – de la zone Euro.

4. Des remous sociaux de grande envergure faisant écho à la colère et l’incompréhension des citoyens largement dirigées contre l’ « Europe » en général et l’Allemagne en particulier.

 

Si les bailleurs de fonds ont raison d’épingler les dysfonctionnements du modèle bancaire cypriote (casino, blanchiment, rémunérations excessives des dépôts etc.) il y a, néanmoins sur certains points, une responsabilité partagée qui ne semble pas avoir été prise en considération :

 

1. La charge excessive supportée par le secteur bancaire cypriote résultant de l’opération de restructuration de la dette grecque en juin 2012. Les conditions imposées par l’Europe ont affecté particulièrement les banques cypriotes qui, de par leurs liens traditionnels avec la Grèce, détenaient proportionnellement des montants très supérieurs à ceux détenus par les banques d’autres pays.

2. Dès lors que la situation des banques était connue, il incombait aux autorités européennes d’exiger du Gouvernement cypriote de l’époque de négocier immédiatement un programme de sauvetage, sans attendre l’issue des élections. Cette inaction coupable a conduit au pourrissement de la situation, exacerbé par un début de fuite de capitaux.

 

Si la BCE avait proposé d’affecter, ne fut ce qu’une partie des profits réalisés sur son programme SMP, ou si la Commission avait suggéré d’attribuer une partie des crédits budgétaires non utilisés à réduire le montant réclamé aux cypriotes, plutôt que de les redistribuer aux Pays Membres, la solidarité européenne aurait trouvé un moyen de s’exprimer sans alourdir l’effort, somme toute limité, demandé aux mécanismes de stabilité (MES et FMI).

 

Un tel geste aurait aussi contribué à atténuer les effets désastreux de la gestion calamiteuse de la crise cypriote, lors de la réunion de l’Eurogroupe du 18 mars. Faisant l’amalgame entre le prélèvement sur les comptes de moins de €100.000 et la garantie des dépôts, les négociateurs (repris par de nombreux économistes et journalistes) ont généré une perte de confiance durable du citoyen dans l’ensemble du système bancaire européen, en particulier celui de l’Eurozone.

 

En effet, les modalités du sauvetage agréées par Chypre peuvent s’analyser comme suit :

 

1. Les grands bénéficiaires – à court terme – de l’accord sont les gouvernements de l’Union. En effet, en cautionnant la mobilisation des dépôts au-delà d’€100.000 de la banque en liquidation et de celle en restructuration pour recapitaliser cette dernière, le Gouvernement cypriote évite de participer lui-même au sauvetage (ce que confirme l’absence de ratification par le Parlement). Il s’ensuit qu’un précédent dangereux a été toléré avec les implications suivantes :

 

a) Dans un cas de figure de faillite ou de restructuration, il est vraisemblable qu’aucun recours à la garantie de l’Etat n’aura lieu avant d’avoir ponctionné l’ensemble des dépôts dépassant le seuil des € 100.000; cela implique aussi le recours préalable à l’annulation du capital et de toutes les formes d’emprunts (non sécurisés).

b) Si l’Etat (et les contribuables) peut se réjouir de voir diminuer les risques d’être appelé en garantie, le déposant, par contre, sera tenté de limiter à €100.000 le montant sur un compte bancaire (ou même au sein d’une seule juridiction, en prévision de l’application de la « garantie » au « bénéficiaire » au lieu du « compte »). Cela devrait se traduire par une fuite des capitaux hors de la zone Euro.

 

2. La fragmentation du marché monétaire de l’Euro va à nouveau s’accélérer, renforçant la renationalisation des risques et affectant négativement la liquidité du marché interbancaire.

3. Le financement du secteur bancaire s’en trouvera automatiquement renchéri avec les conséquences en cascade sur l’offre ainsi que sur le coût du crédit. Cet impact, notamment sur le plan de la compétitivité, aura des conséquences très lourdes dans l’Union où l’économie dépend du financement bancaire bien plus qu’aux Etats-Unis.

4. Avant même d’avoir entamé la négociation du troisième pilier de l’Union Bancaire, qui prévoit la mise sur pied d’un système européen de garantie des dépôts et dont le financement devait être largement assuré par le secteur bancaire lui-même, un obstacle « structurel » de taille, découlant du sauvetage cypriote, vient dorénavant compliquer sinon interdire la création d’un mécanisme de « solidarité » sur le modèle de la FDIC américaine.

 

En conclusion, au lendemain de l’accord, ce qui est claironné un peu trop rapidement par les protagonistes comme une solution pérenne de la crise de l’Euro, contient déjà tous les germes d’une crise future. Au mieux on s’est, une fois de plus, octroyé une courte période de répit, appliquant un emplâtre sur une jambe de bois. En effet, quelles que soient les assurances proférées par les autorités, la confiance a été durablement ébranlée ; ce n’est certes pas de nature à convaincre le citoyen que l’Union fait la force !

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité Consultatif de l’Institut Thomas More.

 

 

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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