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Retour sur Uropie

 

L’originalité a l’incroyable mérite de ne pas être de la couleur grise dominante.

 

Le problème, c’est quand cette originalité supposée est conformiste, engluée dans le mainstream comme un oiseau dans une marée noire… Ou pire, quand elle est mal conçue.

 

Comment prétendre former un système linguistique en ignorant beaucoup des principes les plus décisifs de la linguistique ? Même si nos professeurs Tournesol linguistiques ont construit quelque chose qui tient debout sur le plan grammatical (ce qui est encore à démontrer), cette langue Uropie ne renvoie à rien. Le mot n’a pas de chair, de vécu et d’histoire. Sa seule histoire serait son acte de création. Dans notre langue (et dans toutes), le mot s’inscrit dans une société et dans son vécu. Prenons le mot « pasteurisé », il renvoie à quelque chose, « lapalissade » à une autre opération historique et de mise en langage. La langue n’est pas pure convention. Uropie semble être une belle mécanique, mais sans essence ; une usine à gaz… sans gaz. Une langue hors sol.

 

Pourtant, il n’est pas impossible d’inventer une langue. Prenons Tolkien et son elfique. Sa force aura été d’inscrire cette langue dans un imaginaire, de la contextualiser dans un monde, certes inventé, mais qui a tous les attributs d’une société et donc d’une situation de langage avec ses ressorts propres et ses horizons d’attente. Il n’y a pas de langue sans contextes. Les inuits ont 17 mots pour décliner la couleur blanche tant leur univers est… blanc. Or sans contexte, l’uropie n’est qu’une somme de signes qui nagent (l’uropie permet-elle un aussi beau jeu de mots ?)

Mais il y a quelque chose que l’on peut interroger du point de vue de l’anthropologie, dans cette tentative de langue. Elle renvoie en effet à quelques représentations situées de la construction européenne.

 

1. La recherche forcenée d’un tronc commun entre les Européens : d’aucuns pensent que c’est l’histoire (pas sûr). D’autres que c’est le droit (c’est un peu mieux), voire une religion (…). Voilà la langue ! Comme si la démarche politique d’association qu’est l’Europe n’était pas une garantie assez sérieuse et qu’il fallait des racines culturelles pour entrer de plein droit dans le champ des entités politiques légitimes (et copier en ce sens l’Etat-nation qui est le référent suprême et le prisme par lequel il faudrait absolument penser l’Europe).

 

2. Cette recherche du commun s’incarne ici dans un radical (ex télévision, où notre colonel Moutarde de la linguistique isole « telev »). Ca y est, on a trouvé le commun qui peut relier tous les Européens : l’alchimiste a enfin découvert comment changer le plomb en or ou plutôt le français, l’espagnol, le hongrois (langue finno-ougrienne qui se prête bien mal à la recherche d’un radical commun) en européen !!! Et cet or, c’est un consensus (tiens donc) linguistique ! Finalement, la langue se fait reflet fidèle du système institutionnel poussant lui-même au consensus. Voilà que l’on aurait pu attendre une langue libre, et elle est captive du consensus. Cette langue n’est pas celle d’un continent, de l’européanité, mais tout au plus celle système institutionnel et idéologique (toujours éphémère). Et de plus, le système institutionnel européen a déjà sa propre langue qui est cette techno-langue des directives. Désolé Uropie, la place est prise…

 

3. Par ailleurs, cette langue de tronc commun, qui ne s’intéresse qu’au radical, ne se soucie pas des préfixes et suffixes, c’est-à-dire de la part originale, la part de créativité et de spécificité, comme si la recherche du commun devait l’ignorer. Or ce qui compte, ce n’est pas ce qui est commun, mais ce qui reste quand on a retiré le commun ! Soit, à la Révolution, on a banni les patois pour ne privilégier que le Français. Mais c’est un autre régime d’historicité ! En Europe, ce qui créé des situations de communications, ce n’est pas le commun mais la différence. Non, décidément, l’Europe ne se construira pas comme un Etat nation ! Il va falloir penser autrement.

 

4. Après la recherche du commun, il y a dans cette langue un autre fantasme européen : le fantasme démiurgique, celui d’une création ex nihilo, version actualisée de l’immaculée conception. L’Europe sera entièrement nouvelle ou ne sera pas… et c’est en cela que l’Uropie est contradictoire avec elle-même, à la fois à la recherche d’une tradition et en même temps conçue comme radicale nouveauté.

 

5. Enfin, l’uropie ignore l’ensemble des postcolonial studies qui ont quand même montré que la sortie du rapport colonisé / colonisateur tenait à la capacité du colonisé à reprendre le discours dominant à son compte et à le retourner contre lui, comme quand les leaders indigènes opposèrent à la France l’idéologie des Lumières pour contrer les « vertus civilisatrices de la colonisation ». La langue est un champ de force et vouloir l’unifier de la sorte lime toutes les aspérités, vise à supprimer les conflits alors qu’ils sont constitutifs du langage. Une langue sans conflit n’existe pas (cf les travaux de Jacques Rancière sur la parole ouvrière).

6. Et c’est le plus important : tant que les Européens convaincus – et ce monsieur doit en être un, comme nous tous – tenteront de penser la similitude à tous prix, selon toutes les modalités, quitte à l’enfoncer dans la gorge des gens, alors ils ne pourront pas prendre pied dans les imaginaires des populations. Tant qu’ils regarderont l’Europe avec les lunettes de l’Etat nation (du point de vue identitaire, pas de celui de l’exercice de la souveraineté), alors ils seront à côté de la seule possibilité de construire une Europe qui tient debout.

 

Vive donc l’originalité et les inventeurs de toutes sortes car ils sont le rouage du changement. Vive aussi le plaisir intellectuel d’inventer une langue et de rêver d’autres situations de communication. Mais alors contextualisons-les dans une réflexion anthropologie et politique du contemporain pour ne pas manquer totalement la cible.

FXP

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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