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Retour sur Uropie

 

L’originalité a l’incroyable mérite de ne pas être de la couleur grise dominante.

 

Le problème, c’est quand cette originalité supposée est conformiste, engluée dans le mainstream comme un oiseau dans une marée noire… Ou pire, quand elle est mal conçue.

 

Comment prétendre former un système linguistique en ignorant beaucoup des principes les plus décisifs de la linguistique ? Même si nos professeurs Tournesol linguistiques ont construit quelque chose qui tient debout sur le plan grammatical (ce qui est encore à démontrer), cette langue Uropie ne renvoie à rien. Le mot n’a pas de chair, de vécu et d’histoire. Sa seule histoire serait son acte de création. Dans notre langue (et dans toutes), le mot s’inscrit dans une société et dans son vécu. Prenons le mot « pasteurisé », il renvoie à quelque chose, « lapalissade » à une autre opération historique et de mise en langage. La langue n’est pas pure convention. Uropie semble être une belle mécanique, mais sans essence ; une usine à gaz… sans gaz. Une langue hors sol.

 

Pourtant, il n’est pas impossible d’inventer une langue. Prenons Tolkien et son elfique. Sa force aura été d’inscrire cette langue dans un imaginaire, de la contextualiser dans un monde, certes inventé, mais qui a tous les attributs d’une société et donc d’une situation de langage avec ses ressorts propres et ses horizons d’attente. Il n’y a pas de langue sans contextes. Les inuits ont 17 mots pour décliner la couleur blanche tant leur univers est… blanc. Or sans contexte, l’uropie n’est qu’une somme de signes qui nagent (l’uropie permet-elle un aussi beau jeu de mots ?)

Mais il y a quelque chose que l’on peut interroger du point de vue de l’anthropologie, dans cette tentative de langue. Elle renvoie en effet à quelques représentations situées de la construction européenne.

 

1. La recherche forcenée d’un tronc commun entre les Européens : d’aucuns pensent que c’est l’histoire (pas sûr). D’autres que c’est le droit (c’est un peu mieux), voire une religion (…). Voilà la langue ! Comme si la démarche politique d’association qu’est l’Europe n’était pas une garantie assez sérieuse et qu’il fallait des racines culturelles pour entrer de plein droit dans le champ des entités politiques légitimes (et copier en ce sens l’Etat-nation qui est le référent suprême et le prisme par lequel il faudrait absolument penser l’Europe).

 

2. Cette recherche du commun s’incarne ici dans un radical (ex télévision, où notre colonel Moutarde de la linguistique isole « telev »). Ca y est, on a trouvé le commun qui peut relier tous les Européens : l’alchimiste a enfin découvert comment changer le plomb en or ou plutôt le français, l’espagnol, le hongrois (langue finno-ougrienne qui se prête bien mal à la recherche d’un radical commun) en européen !!! Et cet or, c’est un consensus (tiens donc) linguistique ! Finalement, la langue se fait reflet fidèle du système institutionnel poussant lui-même au consensus. Voilà que l’on aurait pu attendre une langue libre, et elle est captive du consensus. Cette langue n’est pas celle d’un continent, de l’européanité, mais tout au plus celle système institutionnel et idéologique (toujours éphémère). Et de plus, le système institutionnel européen a déjà sa propre langue qui est cette techno-langue des directives. Désolé Uropie, la place est prise…

 

3. Par ailleurs, cette langue de tronc commun, qui ne s’intéresse qu’au radical, ne se soucie pas des préfixes et suffixes, c’est-à-dire de la part originale, la part de créativité et de spécificité, comme si la recherche du commun devait l’ignorer. Or ce qui compte, ce n’est pas ce qui est commun, mais ce qui reste quand on a retiré le commun ! Soit, à la Révolution, on a banni les patois pour ne privilégier que le Français. Mais c’est un autre régime d’historicité ! En Europe, ce qui créé des situations de communications, ce n’est pas le commun mais la différence. Non, décidément, l’Europe ne se construira pas comme un Etat nation ! Il va falloir penser autrement.

 

4. Après la recherche du commun, il y a dans cette langue un autre fantasme européen : le fantasme démiurgique, celui d’une création ex nihilo, version actualisée de l’immaculée conception. L’Europe sera entièrement nouvelle ou ne sera pas… et c’est en cela que l’Uropie est contradictoire avec elle-même, à la fois à la recherche d’une tradition et en même temps conçue comme radicale nouveauté.

 

5. Enfin, l’uropie ignore l’ensemble des postcolonial studies qui ont quand même montré que la sortie du rapport colonisé / colonisateur tenait à la capacité du colonisé à reprendre le discours dominant à son compte et à le retourner contre lui, comme quand les leaders indigènes opposèrent à la France l’idéologie des Lumières pour contrer les « vertus civilisatrices de la colonisation ». La langue est un champ de force et vouloir l’unifier de la sorte lime toutes les aspérités, vise à supprimer les conflits alors qu’ils sont constitutifs du langage. Une langue sans conflit n’existe pas (cf les travaux de Jacques Rancière sur la parole ouvrière).

6. Et c’est le plus important : tant que les Européens convaincus – et ce monsieur doit en être un, comme nous tous – tenteront de penser la similitude à tous prix, selon toutes les modalités, quitte à l’enfoncer dans la gorge des gens, alors ils ne pourront pas prendre pied dans les imaginaires des populations. Tant qu’ils regarderont l’Europe avec les lunettes de l’Etat nation (du point de vue identitaire, pas de celui de l’exercice de la souveraineté), alors ils seront à côté de la seule possibilité de construire une Europe qui tient debout.

 

Vive donc l’originalité et les inventeurs de toutes sortes car ils sont le rouage du changement. Vive aussi le plaisir intellectuel d’inventer une langue et de rêver d’autres situations de communication. Mais alors contextualisons-les dans une réflexion anthropologie et politique du contemporain pour ne pas manquer totalement la cible.

FXP

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
  • André Baudry

    Si ce problème d’une langue commune était si vital, la Confédération Helvétique aurait dû éclater depuis longtemps, les Zurichois seraient bavarois et les genevois français. Et malgré une éphémère flambée indépendantiste, le Québec reste canadien.
    Que des clubs uropiens organisent entre eux des échanges transfrontaliers, comme le font les pratiquants d’autres hobbies, ne peut qu’aller dans le sens d’une meilleure connaissance mutuelle. Mais de là à en faire LE problème de l’Europe de demain….

  • Bellenger Pierre

    La réflexion d’André Baudry est cinglante …… mais très juste. Et il y a beaucoup plus urgent : comment se sortir de l’erreur originelle, d’avoir voulu construire l’Europe mariée avec le système économique Pensée-Unique. Ce mariage est d’une incompatibilité absolue. La pensée-unique est l’expression la plus brutale de la loi de la sélection naturelle, et la Démocratie, c’est le dépassement de cette loi, et cela parce que nous sommes des homo sapiens. Nous l’avons oublié ! Voilà ce que c’est de faire de le politique avec plus de sentiments que d’intelligence. Retebons la leçon. Sortons de le crise d’abord, et ensuite on aura tout le loisir de chercher une langue commune.
    Pierre.Bellenger@wanadoo.fr

  • de SOUZA Joseph

    Bonsoir,
    Je prends connaissance de votre site. Pour ma part, travaillant depuis longtemps au niveau européen, pour sauver l’Europe il faut reprendre l’idée de Jean MONNET en Juin 1955 : créer « les Etats Unis d’Europe ».
    Cette vision peut fédérer beaucoup de peuples d’Europe et en particulier les jeunes générations, pour leur donner un dessein, un objectif, une vision. Naturellement, c’est aux politiques de s’atteler à cette tâche énorme mais faisable. La crise que nous traversons est avant tout une crise de confiance vis à vis des politiques européens de tous bords qui n’ont pas géré ce dossier avec responsabilité et vision.
    Dans le contexte mondial actuel, beaucoup d’acteurs internes et externes souhaitent garder l’Europe comme un « marché libre » ouvert à tous les vents. Aux hommes politiques de remettre la maison Europe en ordre de marche.
    Les pays européens ne sont plus les empires coloniaux d’antan, et de grandes puissances naissent aujourd’hui pour qui l’Europe est un marché à prendre car première puissance économique mondiale.
    Cordialement.

  • Michel

    Déjà Victor Hugo avait émis l’idée.
    Si la monnaie, cimente l’Europe,
    Son utilisation dans le cadre  » mentor a la
    Thomas Friedmann » est une catastrophe pour les nations et les peuples.
    Le juge et parti des suppôts a cette immense delinquance est a faire
    Exploser : assez de la merkophresie .
    Les mots mutualisation, enrobonds, lutte réelle contre les banques
    Inféodées aux paradis fiscaux…
    Ont pris un sens éternel face a la montee
    Des extrêmes nationalistes xénophobes, racistes…ou autre
    Conservatismes de tout poil…
    EM

  • Cédric Castel

    Chaque fois que les gens commencent enfin à ouvrir les yeux sur le fait que l’espéranto est la solution facile, économique et égalitaire de construire l’Europe politique, le lobby anglophile et le British Council financent des hurluberlus pour inventer un enième concurrent voué à l’échec, tout comme l’ido, l’occidental, l’interlingua, j’en passe et des meilleures. La vérité est que cette enième tentative de déstabiliser l’espéranto va encore échouer, et l’espéranto va encore survivre et se renforcer, comme il n’arrête pas de le faire depuis plus d’un siècle, malgré les exterminations par tous les totalitarismes.
    L’espéranto est la seule alternative crédible, éprouvée, approuvée, possédant déjà un corpus important de traductions (l’espéranto est d’ailleurs utilisé de manière efficace comme pivot de traduction) et une communauté vivantes de locuteurs et d’écrivains.
    Personne n’a besoin de se rapprocher un peu plus de nos racines celtiques ou sanskrit, pas plus que nous n’avons besoin de parler le français de Molière que nos enfants seraient bien incapables de comprendre aujourd’hui.
    Les langues évoluent, et les seules qualité à retenir pour en faire un efficace auxiliaire international sont : l’efficacité et la durée d’apprentissage.
    Il faut 20 ans d’apprentissage de l’anglais pour pouvoir avoir un débat politique avec des natifs anglophones. Il en faut 2 ou 3 en espéranto. J’ai fait les 2, je peux en témoigner.
    L’anglais n’est qu’une collection inépuisable d’expressions idiomatiques à apprendre par cœur, sans aucune logique, et même les anglophones ne savent pas prononcer les mots nouveaux qu’ils rencontrent, ni écrire ceux qu’ils entendent. La fonction principale de l’anglais n’est pas du tout l’efficacité mais le creusement des écarts entre les classes sociales, pour que les sans-classe le restent éternellement, et que la jet-set qui a les moyens d’envoyer ses enfants en immersion aux USA puisse le faire éternellement pour leur assurer le pouvoir. L’anglais n’est autre qu’un instrument d’un système moderne de castes.

  • Il y a beaucoup de choses qui me gênent dans l’article de ce « Monsieur » qui n’a même pas le courage de signer de son propre nom.

    FXP: Qu’es aco ? Une nouvelle offre de Free ? Un sport extrême ? Une boisson gazeuse ? Ou bien « Monsieur » appartient-il à cette caste de « célébrités » réduites à des sigles, les VGE, les PPDA, les DSK ?

    Mais ce qui me gêne le plus, c’est le mépris: transformation du nom de la langue en « uropie » (sous l’influence d’utopie, je suppose ?). L’emploi du mot patois sans guillemets, comme si l’occitan, le breton, le basque, etc. n’étaient pas des LANGUES ? « Colonel Moutarde », j’en passe et des meilleures …

    Ce n’est pas en les méprisant et en les insultant qu’on unira les citoyens d’Europe.

    Je compte bien répondre un peu plus longuement sur le fond. Il y a vraiment beaucoup à dire.

  • Henri Salvans

    Il manque un elfique à l’Europe

    L’article de FXP, en dépit de nombreuses inexactitudes et approximations démontrant une méconnaissance profonde de l’Uropi * (sans e, svp), a le mérite de poser la question sur le vrai terrain, celui des relations entre langue et imaginaire. « Il n’y a pas de langue sans contextes », et l’elfique est contextualisé dans le monde de Tolkien. Mais qui est premier, le monde ou le langage ? Pour ce que je connais de Tolkien, qui était linguiste avant d’être romancier, les deux ont surgi conjointement, dans une sorte de coproduction réciproque… certains avancent que la langue a précédé et que JRRT aurait créé ensuite le monde qui va avec…

    Quoiqu’il en soit, la réalité est dans ce mouvement circulaire : la langue crée le monde autant que le monde crée la langue. Sans langue, pas d’univers partagé. Ce qui bride l’Europe aujourd’hui, ce qui l’enchaine, ce qui l’immobilise, c’est son incapacité à se forger un imaginaire commun et à se l’exprimer à elle-même. Le déficit de rêve n’exclut pas la réalité d’autres déficits (celui des comptes publics, celui de la démocratie…), mais il surdétermine l’ensemble.

    Dire, comme je lis ici même « Sortons de la crise d’abord, et ensuite on aura tout le loisir de chercher une langue commune. » me parait une lourde erreur de perspective historique. Tant qu’il y aura parmi nos concitoyens une absence quasi-totale de signes intérieurs d’européanité, aggravée par une appropriation américaine de l’imaginaire européen, à travers l’ensemble des canaux culturels de masse (il n’y a qu’à voir la place qu’occupent les « stars and stripes » dans notre champ visuel quotidien), nous sommes condamnés à gérer notre continent à la petite semaine, comme aujourd’hui.

    C’est pourquoi, je considère que c’est le grand mérite de Joël Landais, le créateur de l’Uropi (qui est, comme beaucoup de personnes intervenant ici, un incurable « rêveur d’Europe ») d’avoir placé le débat sur le vrai terrain : si j’emprunte la langue des autres, j’emprunte aussi leur imaginaire, et c’est loin d’être sans conséquence sur la vision qu’a un peuple de son avenir. Et, disant cela, FXP, je n’ignore pas les postcolonial studies, qui n’ont pas attendu la fin du XX° siècle pour exister, Toussaint Louverture s’en était déjà saisi, avant la lettre… Mais vous restez en chemin, quelles conclusions en tirez-vous ? Nous faut-il adopter (ce qui est déjà en grande partie le cas) la langue américaine et les valeurs qui vont avec, pour, ensuite, les retourner contre nos « maîtres » ? Et de quelle façon ?

    L’Europe a besoin d’un langage commun – commun, est-il encore besoin de le préciser, ne voulant pas dire unique – non seulement pour communiquer, mais pour se forger un imaginaire partagé. Libre à chacun de juger que l’Uropi est, un peu, beaucoup, pas du tout… la réponse adaptée. Mais refuser d’emblée de poser la question sur la place publique (comme le fait l’Europe depuis 50 ans), c’est contribuer à enfermer encore un peu plus l’Europe dans ses impasses.

    * Non, l’Uropi n’est pas une langue limitée au radical, dépourvue de préfixes et suffixes. Non, télévision ne se dit pas telev … et j’en passe.
    Si vous preniez le temps d’y regarder un tant soit peu (voyez le site de Joël Landais http://uropi.free.fr/ ), vous verriez que cette langue n’est pas une mécanique (beaucoup moins en tout cas que l’Espéranto, qui, malgré ses défauts avérés, trouve encore nombre de défenseurs). Vous pouvez contester autant que vous voulez les choix linguistiques de J. Landais, vous ne pouvez lui dénier une compétence en matière de langues indo-européennes (un sujet sur lequel il travaille depuis, disons, une petite trentaine d’années)… Et vous ne pouvez juger l’affaire sans avoir ouvert le dossier !

  • Bertrand Carette

    En réponse à FXP :

     » 1. La recherche forcenée d’un tronc commun entre les Européens : d’aucuns pensent que c’est l’histoire (pas sûr). D’autres que c’est le droit (c’est un peu mieux), voire une religion (…). Voilà la langue !  »

    D’une part je ne sais pas si les historiens et les linguistiques apprécieront que l’on traite leur travail, et sans doute leur passion, de « recherche forcenée ». Personnellement je trouve qu’il s’agit d’un travail utile et nécessaire, sans lequel nous n’aurions aucune base, aucune racine à partir desquelles nous pourrions nous construire.
    Par là, je réponds aussi à Cédric Castel qui affirme que « personne n’a besoin de se rapprocher un peu plus de nos racines celtiques ou sanskrit(es), pas plus que nous n’avons besoin de parler le français de Molière que nos enfants seraient bien incapables de comprendre aujourd’hui ». En effet mais le français que nous parlons actuellement a dû passer par le français de Molière, après celui de Rabelais, pour évoluer avec le temps et devenir ce qu’il est. D’ailleurs on pourrait tout autant renvoyer la question à propos de l’Espéranto, créé, ou tout au moins publié en 1887, et qui ne s’est pas modifié d’un iota depuis plus d’un siècle, car figé ad eternam dans un Fundamento « strictement intangible » (selon son auteur). J’ajouterai encore une petite précision, nos « racines » s’étendent encore bien au-delà des celtes ou de langue sanscrite dont nous partageons, qu’on le veuille ou non, quelques points communs.

    D’autre part, pour revenir aux propos (sus-cités) de FXP, pourquoi dissocier Histoire, droit, culture, voire religion(s) ? Pour l’analyse cela peut être utile, mais finalement, et aussi initialement, tout n’est-il pas lié ? La langue permettant d’exprimer cet ensemble, tout en conditionnant d’une certaine manière notre manière de l’appréhender.

     » 2. Cette recherche du commun s’incarne ici dans un radical (…)  »
    Sauf que la recherche des points communs, que je trouve plus constructive que le pointage systématique des différences, se fait, dans le cas de l’Uropi, a priori et de façon raisonnée, en se projetant, à travers le temps, vers le futur. La démarche est différente de ces créations a posteriori qui, finalement, n’ont de cesse que s’accrocher au passé de crainte de ce que leur réserve l’avenir. Il s’agit de mettre en évidence ce qu’il y a de commun sans nier les différences, en les respectant même, par le fait de proposer un outil qui s’ajoute à ce qui est, sans s’y substituer, mais en créant plutôt des passerelles reconnaissables et pratiquables.

     » 3. Par ailleurs, cette langue de tronc commun, qui ne s’intéresse qu’au radical, ne se soucie pas des préfixes et suffixes (…)  »
    Il convient d’étudier le sujet avant d’avancer des arguments erronés.
    http://uropi.free.fr/grammairefr.html

     » 4. Après la recherche du commun, il y a dans cette langue un autre fantasme européen : le fantasme démiurgique, celui d’une création ex nihilo, version actualisée de l’immaculée conception.  »
    Même remarque que précédemment. Et pour le « ex nihilo » je vous renvoie à mon commentaire sur la paragraphe 2 de votre argumentaire.

     » 5. Enfin, l’uropie ignore l’ensemble des postcolonial studies qui ont quand même montré que la sortie du rapport colonisé / colonisateur tenait à la capacité du colonisé à reprendre le discours dominant à son compte et à le retourner contre lui  »
    J’aimerais tant croire que nous n’en sommes plus là. Le fait même que nous discutions ici, et que l’Uropi existe, ou que, par le passé, l’Espéranto a ouvert la voie, une autre voie que celle que vous décrivez (rapport « colonisant/colonisé »), me donne quand même quelque espoir de voir notre monde évoluer un peu.
    Encore une fois il ne s’agit pas d’uniformiser ni la pensée, ni le monde, mais de mettre en évidence ce qu’il y a de commun dans la différence (ne serait-ce que la différence elle-même), afin de partager et de préserver cette diversité riche et essentielle.

     » 6. (…) tant que les Européens convaincus – et ce monsieur doit en être un, comme nous tous – tenteront de penser la similitude à tous prix, selon toutes les modalités, quitte à l’enfoncer dans la gorge des gens, alors ils ne pourront pas prendre pied dans les imaginaires des populations.  »
    Même remarque que pour le paragraphe 3.
    Le slogan de l’Uropi n’est pas « un seul monde, une seule langue », mais simplement « créer un lien entre les peuples », ni plus, ni moins …

  • Étant, en tant que concepteur de l’Uropi (sans E), la cible privilégiée du réquisitoire qu’est l’article de monsieur XYZ, je me devais d’y répondre. Je le ferai un peu longuement, veuillez m’en excuser.

    Balayons d’abord toutes les scories qui surnagent (non comme des cygnes, mais plutôt comme des corbeaux) à la surface de cet article. 1) L’Uropi « est mal conçu ». Qu’en savez-vous ? Quelles sont vos compétences en la matière ? 2) « …ignorant les principes les plus décisifs de la linguistique… » Bla, bla, bla… de quoi parlez-vous ? Il nous faut des FAITS. 3) « professeur Tournesol…professeur Nimbus… Colonel Moutarde… » La moindre des choses, même dans un tribunal, c’est un minimum de respect pour la partie adverse.

    Mais passons maintenant au fond.
    1) « L’ÉTAT NATION, il va falloir penser autrement… » De grâce, épargnez-moi le couplet sur l’état nation; je suis fédéraliste européen de longue date, alors l’état nation…

    2) UNE LANGUE « QUI NE RENVOIE A RIEN »… « N’a pas de chair, de vécu, d’histoire… ». L’imaginaire de Tolkien, c’est du vécu, mais les racines indo-européennes communes qui, ont survécu à plus de 5000 ans d’évolution et d’érosion, ce n’est pas du vécu… on croit rêver! En espagnol « mar y sol », c’est du vécu, mais lorsque ces mots passent en Uropi « mar id sol », le vécu disparaît comme par enchantement (un coup des elfes sans aucun doute), et ces mots deviennent ipso facto « des créations ex nihilo ». De qui se moque-t-on ? Or il s’agit de deux racines indo-européennes: sāwel* & mori* (Delamarre) qui a donné en outre Meer en allemand, mere (lac) en anglais, morie dans les langues slaves, muir en gaélique, et mor en breton.

    Il ne s’agit donc pas d’une « recherche forcenée d’un tronc commun », ce tronc commun existe bel et bien depuis des temps immémoriaux; il a été mis en lumière depuis plus de deux siècles par les travaux de linguistes comme A. Meillet, E. Benveniste, Walde & Pokorny, Gamkrelidze, Gimbutas et beaucoup d’autres (voir le Vocabulaire indo-européen de Xavier Delamarre). Ces racines i-e communes représentent de 13 à 18% du lexique des langues européennes selon les langues et les contextes, mais il s’agit du vocabulaire de base (par ex. nombres, famille, nature: arbres, animaux, etc.)

    UN COMMERCE DE MOTS.
    Depuis plus de 2000 ans que les européens vivent ensemble ou tout du moins côte à côte, ils n’ont pas fait que la guerre. Ils ont beaucoup pratiqué le commerce, notamment le commerce de mots. Ils se sont empruntés les uns aux autres des milliers de mots – peut être plus nombreux d’ailleurs que les racines indo-européennes communes. Et c’est là que nous voyons que des langues européennes comme le hongrois, l’estonien, le finnois ou le basque ne sont nullement exclues: elles ont elles-mêmes participé à ce commerce de mots. Par exemple « coche » et « hussard » nous viennent du hongrois « kocsi » et « huszár »; bien entendu, ce commerce n’était pas équitable et certaines langues comme le latin et le grec, qui ont véhiculé des religions, mais aussi les sciences et les arts, ont un excédent commercial. Le hongrois pour sa part a emprunté « mágnes (aimant), május (mai), mágikus, maximum, mandarin, mandátum, mánia, maniákus, marsall (maréchal), mártir, matrac (matelas), margarin, marcipán, maszka (masque), masszász (massage)… pour s’en tenir à la syllabe « ma ».

    Signalons au passage que l’Uropi emprunte au hongrois un trait syntaxique essentiel: la formation des adjectifs en ajoutant -i au nom: H. ház > házi = U. has > hasi (maison, de maison), H. víz > vízi = U. vod > vodi (eau, aquatique).

    Quant au « colonel Moutarde… qui isole telev… », c »est tout bonnement GROTESQUE. Le mot « télévision » qui est pan-européen, à l’exclusion du « Fernsehen » allemand, est formé du préfixe grec « têle- » (loin, cf téléphone, télégramme) et de la racine indo-européenne weid-* = voir / savoir ( > lat / it vedere, rus videt’, al wissen, sué veta, sanscrit veda), ce qui donne « televìz » en Uropi qui rejoint le tchèque « televíze » (U. televize = pluriel).

    PRÉFIXES ET SUFFIXES.
    « … qui s’intéresse au radical et ne se soucie pas des préfixes et des suffixes… » Là, vous ne pouviez pas plus mal tomber. Comme toute bonne langue indo-européenne qui se respecte, l’Uropi use et abuse des préfixes et suffixes pour former des mots nouveaux et enrichir son lexique. Par ex. si « répondre » en français ne veut pas dire « pondre à nouveau », l’Uropi « ruvoko », en revanche, signifie parler (voko) en retour (ru), tout comme l’allemand « antworten » (ent + Wort = mot) et le croate « odgovoriti » (od + govoriti = parler); il y a des milliers d’exemples de la sorte.

    Le suffixe -ia désigne le lieu (comme en japonais -ya, curieusement: U. panor-ia, lieu du boulanger = J. pan-ya, lieu du pain = boulangerie), -or = agent (pan + or = boulanger), èl = instrument (koto = couper > kotèl = couteau), etc. Tous les éléments syntaxiques sont inter-européens, comme le futur analytique (= auxilaire ou particule + verbe que l’on retrouve dans 14 langues européennes), en Uropi = ve + infinitif (ve voko).

    L’Uropi représente donc ainsi une OUVERTURE sur les langues européennes; en le maîtrisant on acquiert un certain nombre de traits lexicaux et syntaxiques qui sont ceux des langues d’Europe, ce qui nous familiarise avec celles-ci et en facilite l’apprentissage. Nous sommes loin d’une création ex nihilo qui ne renvoie à rien.

    RACINES CULTURELLES.
    Les meilleures preuves qu’il préexiste une « culture européenne » qui « a pris pied dans les imaginaires des populations » et n’a pas été plaquée artificiellement de l’extérieur, ce sont les proverbes. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ceux-ci ne sont pas toujours enracinés dans le territoire national, voire le terroir local; beaucoup d’entre eux sont inter-européens. « Une hirondelle ne fait pas le printemps », qui nous semble si français se retrouve en fait dans presque toutes les langues d’Europe, avec quelques variations climatiques régionales: l’hirondelle devient coucou, le printemps, été, etc.

    U. U calovel det ne verna
    F. Une hirondelle ne fait pas le printemps
    E . One swallow doesn’t make a summer
    D. Eine Schwalbe macht doch keinen Sommer
    Es. Una golondrina no hace el verano
    I. Una rondina non fa primavera
    N. Een zwaluw maakt nog geen zomer
    Da. Én svale gør ingen sommer
    Su. En svala gör ingen sommar
    G. Ένας κούκκος δεν φέρνει την άνοιξη
    Ru. Одна ласточка весны не делает
    Li: Viena kreždė dar ne pavasaris
    Cr. Jedna laska ne čini proleće

    U. Tal se bun, wa fend bun
    F. Tout est bien qui finit bien
    I. Tutto è bene che finisce bene
    E. All is well that ends well
    D. Ende gut, alles gut
    Es. Bien està lo que bien acaba
    N. Eind goed, alles goed
    G. Τέλος καλό, όλα καλά
    Ru. Всё хорошо, что хорошо кончаеться
    Li: Viskas gerai, kas gerai baigiasi

    U. Je ste ne fum ane foj
    F. Il n’y a pas de fumée sans feu
    E. There is no smoke without fire
    D. Kein Rauch ohne Feuer
    Es. Donde fuego se hace, humo sale
    I. Non si dà fumo senza fuoco
    N. Geen rook zonder vuur
    G. Δεν υπάρχει καπνός χωρίς φωτιά
    Ru. Нет дыма без огня
    Li: Nėra dūmu, be ugnies

    U. Vok se sirven ba silad se gor
    F. La parole est d’argent mais le silence est d’or
    E. Speech is silvern, silence is golden
    D. Reden ist Silber, Schweigen ist Gold
    N. Spreken is zilver, maar zwijgen is goud
    S. Tala är silver, tiga är guld
    Es. la palabra es plata y el silencio oro
    I. La parola è di argento, il silenzio d’oro
    G. Ο λόγος είναι αργυρός, ά η σιωπή χρυσός
    Li: Tyla – auksas, žodis – sidabras

    Ce n’est pas un phénomène isolé; j’en ai recensé environ 120, et j’en ai des dizaines d’autres pour lesquels je recherche des équivalents dans certaines langues.

    3) CULTURE DU CONFLIT.
    « …vise à supprimer les conflits alors qu’ils sont constitutifs du langage. Une langue sans conflit n’existe pas (cf. les travaux de Jacques Rancière sur la parole ouvrière) ». Il me semble justement que les conflits en Europe aujourd’hui sont beaucoup plus économiques et sociaux (les pbs du peuple grec sont aujourd’hui les mêmes que ceux du peuple espagnol, portugais ou italien) qu’inter-nationaux, conflits qui en Europe appartiennent au 19e et 20e siècles et sont complètement périmés. Quant aux conflits inter-ethniques, expulsions de Rroms, assassinats d’émigrés en Allemagne et en Italie, arrivée au pouvoir de groupes d’extrême droite… ils laissent présager le pire.

    Je ne supporte pas cette culture du conflit, née, à mon sens, de l’influence de La Guerre des Etoiles et autres Terminators sur des esprits immatures. En Europe, en matière de conflits, nous avons été servis: de la Guerre de cent ans à la Guerre de 30 ans, à la Guerre de 7 ans… des guerres Napoléoniennes aux guerres Hitlériennes … je ne veux pas revoir l’horreur du scénario yougoslave se renouveler, et ce n’est pas en traitant un peuple d’Europe avec le plus profond mépris – fainéants et corrompus -, en le réduisant à la misère alors qu’il n’est en rien responsable de l’incurie de ses dirigeants et de la duplicité cupide des oligarques qui ne paient même pas l’impôt, qu’on arrangera les choses.

    Les pères fondateurs de l’EU ont voulu créer un espace de paix, de démocratie et de liberté sur notre continent, pas un espace de conflits. Je suis pour une Europe de la fraternité et de la solidarité entre les citoyens. L’Europe a toujours été construite au sommet et imposée d’en haut aux citoyens, ce qui explique ce phénomène de rejet de la part de certains d’entre eux et la tentation du repli identitaire et des extrémismes.

    Il est grand temps de construire « l’Europe d’en bas », celle des citoyens, et pour ce faire, il nous faut créer un lien entre les peuples, « Kreato u vig intra polke ». L’autre devise de l’Uropi, « Unid in Varid » (Unité dans la Diversité), adoptée dès 1992, bien avant qu’elle ne devienne celle de l’UE (mais je ne réclame pas de droits d’auteur), nous amène à la réflexion suivante: Dieu sait si on insiste sur notre diversité, nos différences – à juste titre, car elles sont notre richesse -, mais celles-ci ne me semblent pas menacées outre mesure, si ce n’est, peut être, que par une uniformisation anglo-saxonne véhiculée par l’anglais. Il serait peut être temps d’insister aussi sur notre unité. Il ne s’agit pas de « forcer » quoi que ce soit, cette unité existe: l’Europe est une civilisation, héritière du monde gréco-latin, de la Renaissance et des Lumières, qui a créé l’humanisme, la démocratie, les droits humains, la liberté et bien d’autres choses encore qui sont nos valeurs communes. En ces temps de spéculation financière aveugle et destructrice, il serait bon de s’en souvenir.

    Pour conclure, je dirai que cet article comporte un certain nombre de clichés, de platitudes et d’inexactitudes qui font ressortir l’ignorance de son auteur quant à la situation linguistique en Europe et je ne peux que lui recommander de s’informer davantage.

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