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Ukraine : Plongée dans l’imaginaire des anti-européens

 

Il y a longtemps que nous n’avons pas eu de discussion et d’échange approfondi avec nos amis anti-européens. Mais l’Ukraine vient de rallumer les feux de la passion et nous avons de nouveau des correspondances suivies.

L’énormité des allégations proférées pourraient se traiter d’un simple haussement d’épaule, à ceci près que ces discours, d’abord cantonnés à des cercles très militants, finissent parfois par traverser vers un plus grand public à l’occasion d’un débat plus large, comme des élections européennes. Souvenons lors du débat sur le TCE de la contamination, puis de la destruction d’une grande association comme ATTAC en phase aujourd’hui de reconstruction. On a gardé la mémoire du plombier polonais, mais qui se souvient des affiches ATTAC sur « Moi, Anna, jeune slovaque » livrée aux mafias de la traite par la Constitution européenne ?

Sans forcément chercher à répondre sur le fond, voyons un peu les représentations en jeu. La clé de lecture, parfaitement partagée droite gauche, est extrêmement simple. Nous vivons en dictature, dont l’Union Européenne est le centre (à moins que ce ne soit le FMI, ou les banquiers…)

1) L’attaque ad hominem

Certains nous font la grâce de nous prendre pour des abrutis, ce sont les mieux disposés à notre égard. En général, les militants européens sont nécessairement des agents de la dictature européenne, auprès de laquelle ils prennent leurs ordres et qui les rémunère. Cette antienne revient de manière obsessionnelle récemment. Passons…

2) Les amis de mes ennemis sont mes ennemis

Dès lors qu’on a compris que l’UE est la Dictature sans rémission, il s’agit d’une boussole infaillible pour indiquer le Sud.Toute chose faite par l’UE est donc horrible, chacun de ses interlocuteurs est à vilipender.

Ainsi, en Ukraine, un seul mot à retenir pour les opposants au gouvernement : néos-nazis ! Ceci dispense de toute réflexion. Il y en avait place Maidan. Combien ? On ne peut les dénombrer absolument, donc disons tous. Ils ont quatre ministres dans le gouvernement d’union nationale, qui est donc disqualifié. Et les pro-européens sont complices de ça, bien entendu.

Que répondre ? Il y a des neo-nazis en Ukraine, qui font près de 10 % aux élections. Ils étaient bien sur la place Maidan, mais pas seuls. Ils sont très minoritaires au gouvernement d’union nationale, dont le but est d’organiser des élections puis de laisser le pouvoir à ceux qui auront été élus.

Les européens sont ils solidaires de ces extrémistes ? Assurément non. Simplement nous prenons les situations comme elles se présentent. Ce n’est pas l’Europe ou la CIA qui a fait chuter le gouvernement ukrainien, mais un mouvement interne à l’Ukraine, dont la plupart des animateurs en appelaient aux valeurs européennes de démocratie, de libertés publiques et de lutte contre la corruption. Donc c’est le mouvement que nous soutenons. Nous n’en acceptons pas pour autant tous les aspects et le programme habituel s’applique : nous demandons pour des partenariats le respect des normes démocratiques et des libertés publiques. Notamment, l’Europe a appelé le nouveau gouvernement à respecter les langues régionales, dont le russe.

3) Les ennemis de mes ennemis sont mes amis

Inversement, toute personne qui s’oppose à l’UE retrouve de la vertu. Poutine devient un chic type, d’ailleurs il nous faudrait un gars comme Poutine. Lui prend soin des intérêts russes au lieu de brader sa souveraineté, et il est le véritable défenseur de la démocratie dans le coin, puisqu’un référendum a été organisé sur la Crimée. Ce n’est pas très différent de ce que l’occident a fait au Kosovo.

Cette thèse est reprise sans grande précaution à droite comme à gauche. Le Figaro laisse par exemple le responsable de ses pages cultures la dérouler comme une évidence. Le Monde Diplomatique minimise l’agression russe et ne la retient que comme un prétexte pour revitaliser l’OTAN.

Là encore, le fait que ces faits soient mobilisés dans une récit plus grand, en l’occurrence, l’hostilité envers l’Europe, se lit au sceau de l’absurdité manifeste de leur interprétation. En quoi ce qui se passe en Crimée est-il démocratique ? Un référendum organisé en toute urgence dans un territoire sous occupation militaire dont les observateurs internationaux sont refoulés, avec une résultat de 95 % de oui et des pointes de participation à 160 % à Sébastopol ne fait sourciller personne ? Si un territoire africain votait dans les mêmes conditions son rattachement en tant que protectorat à la France dans le cadre d’une opération militaire française, le Monde Diplomatique ferait-il preuve de la même mansuétude ? Quel rapport avec l’indépendance du Kosovo, qui fait suite à l’existence d’un mouvement indépendantiste démocratique majoritaire pendant des années, une guerre civile, la fuite de la moitié de la population du territoire, puis dix ans de négociations diplomatiques et de transition institutionnelle sous le couvert de la communauté internationale ?

3) bis EDIT: Droit international

On me fait remarquer dans les commentaires qu’en raison d’un accord entre l’Ukraine et la Russie, le droit international permet à la Russie de stationner 25.000 hommes en Crimée. Je rajoute donc une petite section ici. Personne ne conteste le droit pour la Russie d’avoir des troupes en Crimée, dans ses bases. En revanche, le droit pour ces troupes d’expulser l’armée ukrainienne, de pénétrer le Parlement régional de Crimée et de forcer ses membres à voter un référendum à l’unanimité ne doit sans doute pas être prévu par cet accord bilatéral.

En outre, l’Ukraine a renoncé à l’arme atomique alors qu’elle était la troisième puissance atomique mondiale. En échange, son intégrité territoriale a été garantie par la Russie, les USA, la France et la Grande-Bretagne. Les discussions sur l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN sont un peu oiseuses de ce point de vue, puisque notamment la France s’est déjà engagée à garantir les frontières ukrainiennes. Notons au passage que le désarmement nucléaire vient de prendre un coup mortel. La Russie a démontré que les accords internationaux étaient un pauvre substitut à la bombe, et on voit mal désormais l’Iran s’engager dans une dynamique positive.

Enfin, les troupes russes sont toujours en masse à la frontière Est de l’Ukraine, et on signale des incursions régulières de troupes spécialisées de l’autre côté de la frontière. Et pendant ce temps, la Russie occupe toujours militairement la Transnistrie sur le territoire de la Moldavie et ses « autorités locales » ont demandé leur rattachement à la Russie deux jours après le référendum de Crimée.

4) Questions de principe

Ne nous perdons pas dans les détails des argumentaires. Le fond de l’affaire est le suivant : la Crimée, l’est de l’Ukraine, sont historiquement russes. La Russie, pour asseoir sa position régionale a bien le droit de les récupérer.

Non.

A cette aune, nous aurions laissé l’Allemagne mettre la main sur l’Alsace, l’Autriche et les territoires sudètes.

Nous voulons un monde où la démocratie et les libertés publiques sont respectées. Où les frontières sont dessinées par la volonté des peuples et pas par la force armée. Nous n’acceptons pas qu’en 2014, la Russie puisse sans autre forme de procès envahir un pays voisin et en annexer un bout.

Un mouvement populaire, en Ukraine, a renversé le gouvernement en place au nom de la lutte pour la démocratie, les libertés publiques, la lutte contre la corruption. Il en a appelé à un partenariat avec l’Union européenne pour symboliser et ancrer cette lutte. Nous soutenons ce mouvement, pas par impérialisme européen ou pour emmerder la Russie sur ses marges, mais parce que nous reconnaissons cette lutte. Poutine ne s’inquiète pas de l’Ukraine pour son intérêt géopolitique ou par peur de pogroms anti-russes, mais parce que des mouvements prodémocratiques similaires commencent à émerger en Russie et qu’il veut les les étouffer pour ne pas risquer de les subir chez lui.

Ce mouvement sera-t-il victorieux ou sombrera-t-il dans un mouvement d’extrême-droite ? L’Ukraine verra-t-elle une gouvernement honnête à l’issue des élections ou le remplacement d’une oligarchie par une autre ? Nous n’en savons rien et rien n’est écrit, mais nous leur souhaitons bonne chance ardemment.

 

Arthur Colin

 

 

Arthur Colin – @arthurcolin

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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