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La nef des fous catalane

Après l’ivresse du Brexit, l’Espagne serait-elle la prochaine victime des passions nationales? Elle offre en effet le spectacle sidérant d’une des démocraties les plus riches du mondes, au sein de laquelle une partie de la population rejette désormais la légalité constitutionnelle au profit d’on ne sait pas bien quoi.

Les mécanismes fondamentaux en cause sont les mêmes qu’au cours du Brexit: un appauvrissement brusque résultant de la crise économique puis des politiques d’austérité qui nourrissent un mélange hasardeux de fierté identitaire et de « I want my money back », exploité par des hommes politiques incendiaires donnant la sensation de n’avoir aucune idée de quoi faire le lendemain s’ils l’emportent. Le tout, dans le cas Catalan, sur fonds de fantômes du franquisme. Le slogan « L’Espagne nous vole » résume en partie l’ambiance. Il est curieux que les mouvements séparatistes forts soient plus souvent ceux de provinces riches (Flandres, Lombardie…) que des provinces pauvres.

Comme lors du Brexit encore, la responsabilité des politiques est immense. Les indépendantistes poussent à la déclaration d’indépendance unilatérale sans rien considérer d’autre, sur la base de votes successifs où ils atteignent presque la majorité sans jamais la toucher. Mariano Rajoy, en difficulté politique à Madrid, a trouvé dans une posture de garant intransigeant de l’unité espagnole un moyen de conserver sa majorité en embarrassant son opposition et refuse de même tout dialogue avec les indépendantistes. Ce jeu de positionnement interdit tout échange sur les options intermédiaires, alors que l’Espagne est le pays développé le plus décentralisé au monde, avec des autonomies différenciées selon les provinces. Il y a dix ans, la question s’est posée dans les mêmes termes au Pays Basque, dont le dirigeant élu avait annoncé un référendum d’autodétermination qui fut interdit par le Tribunal constitutionnel. Au lieu de partir dans l’aventure, les autorités espagnoles et basques ont négocié les sujets concrets qui faisaient problème. Les oppositions se sont apaisées et le souhait indépendantiste s’est émoussé, preuve que l’indépendance n’était pas le souhait principal de la population mais la traduction d’une accumulation de désaccords.

Tout cet enchaînement est profondément anti-démocratique. Que signifie pour les indépendantistes, le refus de considérer que la moité de la population catalane ne souhaite pas la sécession? Un premier référendum n’a pas été majoritaire. Des élections locales présentées comme référendaires n’ont pas donné une majorité aux indépendantistes. Ce référendum, entravé par Madrid, ne semble pas non plus donner une majorité nette. On en tiendra pas compte, en avant vers l’indépendance! Et pour le gouvernement espagnol, comment peut-on empêcher un processus de vote? En refuser la légitimité donc le résultat est une chose, mais envoyer la troupe sur les citoyens? La Catalogne semble ces derniers jours une nef des fous en vogue vers un pays de Cocagne imaginaire, avec des braillards qui se soûlent de vins forts tandis qu’un forcené attaque la coque à coups de hache.

Mais en démocratie, on ne décide pas de telles choses sous le coup de la passion dans un référendum couperet à 0.5% dans un sens ou dans l’autre. On vérifie un relatif consensus sur la durée. Les processus d’autodétermination se construisent dans le cadre de la démocratie, à travers les élections locales notamment. Contrairement à ce que déverse la propagande russe en ce moment, le Kosovo n’a rien de comparable avec la Catalogne. L’UE n’a pas entériné le résultat d’un référendum express: En 1989 en réponse aux indépendantistes majoritaires au parlement, la Serbie a supprimé l’autonomie constitutionnelle du Kosovo. Plusieurs élections « citoyennes » ont alors été organisée par les indépendantistes. Devant l’impasse politique, la guerre civile débute en 1997. Après l’intervention internationale, de 1999 à 2008, les indépendantistes restent électoralement majoritaires, et déclarent l’indépendance. Celle-ci finit par être admise par une partie de la communauté internationale après un accord interne avec la minorité serbe, la dotant sur son territoire d’une police propre décentralisée. On est assez loin du processus catalan, auquel manque en particulier les conditions de la vie commune après une indépendance. Quid de la moitié, voire légère majorité, des catalans qui ne souhaitent pas l’indépendance? Les multiples témoignages locaux parlent d’une telle tension qu’ils préfèrent souvent taire leur opinion plutôt que se faire qualifier de traîtres et de franquistes. Plusieurs des maires qui pour respecter la légalité n’ont pas participé à l’organisation du référendum ont reçu des menaces, ainsi que sur leur familles. Et l’ambiance dans les milieux indépendantistes ne semble pas au plurilinguisme; il faudra parler catalan. Ceci n’est pas exactement une bonne base pour construire la suite et il semble urgent de donner du temps au temps.

Au Parlement européen hier, Frans Timmermans a exclut toute intervention européenne au motif que « l’Etat de droit est respecté en Espagne », comme hier l’ordre régnait à Varsovie. Les Polonais ne se privent d’ailleurs pas de faire remarquer qu’ils seraient au banc européen s’ils avaient fait la moitié de ce qu’a réalisé Rajoy. Il semble pourtant nécessaire de permettre les conditions d’une discussion politique au sein de l’Espagne, aucun des irresponsables aux responsabilités ne semblant ouvert à l’échange. L’UE pourrait être garante de ce processus, les catalans étant citoyens européens. Mais Rajoy est un membre important de la majorité conservatrice de la Commission, et donc pour l’heure intouchable. Il peut envoyer la garde sur ce qui est somme toute un acte citoyen pacifique, laisser entendre que l’Espagne posera son veto à une entrée de la Catalogne dans l’UE, c’est à dire se vengera d’une indépendance en ruinant le nouveau pays, ça passe crême.

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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