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Un pour Tusk, Tusk pour un !

« Vingt ans après » l’intronisation de la Commission Santer (un président luxembourgeois, déjà…) et étrennant un cycle de pleine application du Traité de Lisbonne dans le domaine institutionnel, une nouvelle distribution des rôles a pris place sur la scène européenne. Le dernier acte s’est joué à la veille du 1er décembre 2014 avec la passation du flambeau à la tête du Conseil européen entre le Belge Herman Van Rompuy et le Polonais Donald Tusk. Cette cérémonie, où d’aucuns auraient pu voir la transmission d’une flamme vacillante, clôturait en effet un train de nominations inauguré au printemps par la reconduction de Martin Schulz à la présidence du Parlement européen, suivie, un peu plus tard, de l’investiture de Jean-Claude Juncker à celle de la Commission.

Une sorte d’entrée en scène des Trois Mousquetaires ? On n’oubliera pas, en fait, qu’en même temps que la désignation de Donald Tusk, fin août, est intervenue celle de Federica Mogherini en qualité non seulement de vice-présidente de la Commission mais aussi de haute représentante pour la politique extérieure et de sécurité de l’UE. Reste à souhaiter qu’en dépit de l’ubiquité que lui confère cette posture à cheval sur la Commission et le Conseil – et à la différence de celle qui l’a précédée (trop proche de… Buckingham ?) – elle incarne davantage la reine Anne d’Autriche que l’ambiguë Milady…

Quid, alors, du quatrième Mousquetaire qui, tel d’Artagnan, serait appelé à renforcer la troïka initiale ? Incidemment, certains auraient beau jeu de préciser, non sans malice dans le regard, que, dans la « téléréalité » de l’Histoire, c’est au cours du siège de… Maastricht – un épisode de ce qu’on a appelé la « guerre de Hollande » (sic) – que, le 25 juin 1673, Charles Batz-Castelmore, comte d’Artagnan, perdit la vie. Sinistre présage ?

En fait, le jeu institutionnel suggérerait de confier ce rôle à une sorte d’ « intermittent du spectacle », incarné, au niveau ministériel, par le président du Conseil (« Conseil » tout court… bien qu’il ne s’agisse pas nécessairement d’un nain politique) : une intermittence découlant de la persistance de la rotation semestrielle des Etats membres à la tête du Conseil et assortie, au demeurant, d’un dédoublement des acteurs en fonction des différentes formations concernées de cette institution (affaires générales, affaires économiques et financières, justice, agriculture, environnement, etc.). Le calendrier de l’alternance, fixé jusqu’en 2020 par une décision de 2007, verra le relais passer de l’Italie à la Lettonie au 1er janvier 2015.

Au-delà de cette longue digression romanesque – que, je l’espère, on voudra bien me pardonner – je souhaiterais mettre en évidence deux considérations.

La première considération, d’ordre général, a trait à la cohérence de l’action entre les différentes « têtes » ainsi appelées à cohabiter, avec leurs compétences respectives mais aussi leurs sensibilités politiques propres : centre-droit (en fait, un assez large spectre) pour Jean-Claude Juncker et Donald Tusk ; social-démocrate pour Martin Schulz et Federica Mogherini ; au gré des alternances pour les présidences semestrielles du Conseil. Etant donné que, mis à part la relative permanence de Schulz, les acteurs ne sont progressivement entrés en scène que depuis le printemps 2014, c’est en laissant encore un peu de temps au temps que l’on pourra vraiment apprécier leur implication, voire leurs « performances » personnelles aussi bien que conjuguées. De ce dernier point de vue, on peut rappeler trois précédents aux vertus synergiques qui n’ont pas manqué d’originalité : en décembre 2000, les présidents respectifs du Parlement européen, du Conseil et de la Commission ont signé et « proclamé solennellement » la Charte des droits fondamentaux de l’UE, à laquelle le Traité de Lisbonne a donné un nouveau souffle en 2007 ; en décembre 2005, les mêmes entités ont adopté, sous forme de déclaration conjointe, un « consensus » sur la politique de développement de l’UE ; une initiative comparable a été promue en 2006 en matière d’aide humanitaire. Ces actes sont intervenus avant que le Conseil européen – et son président – ne soient juridiquement institutionnalisés par le Traité de Lisbonne et ainsi légitimés, le cas échéant, à apposer une signature au bas du parchemin.

La seconde considération concerne plus spécifiquement Donald Tusk. Les médias n’auront pas manqué de noter que, dès sa prise de fonctions, il s’est empressé d’établir un contact direct avec le président des Etats-Unis ainsi que ceux de la Chine et de l’Ukraine (Poutine aux abonnés absents ?)… une manière de pallier l’ « arlésienne » du numéro de téléphone européen qu’aurait déplorée Henry Kissinger ?

Il semblerait, en tout état de cause, que le nouveau président du Conseil européen fasse preuve d’un volontarisme qui tranche avec la discrétion de son prédécesseur. Doit-on y voir le signe précurseur – ou récurrent – d’une « présence » dont de fortes personnalités polonaises ont le secret ? Souvenons-nous de l’historique « N’ayez pas peur !» du cardinal (aucune allusion à Richelieu en regard de ce qui a été écrit plus haut) Wojtyla au moment de son intronisation en tant que Pape Jean-Paul II. Mais n’oublions pas, non plus, que ce cri du coeur était immédiatement précédé d’une invitation tout aussi énergique, bien que, sans doute, passée plus inaperçue : « Ouvrez, ouvrez les frontières des Etats, des systèmes politiques et économiques, ainsi que les immenses domaines de la culture, du développement et de la civilisation ». Seulement un vœu pieux ou, par-delà les convictions philosophiques de chacun, assurément un message de lucidité ?
Gerard Vernier

 

 

 

Gérard Vernier, ancien fonctionnaire à la Commission européenne et ancien enseignant à l’Université de Paris X

À propos Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site
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